Ainsi Mme Ravier se confiait à Popette. Elles s'étaient prises d'amitié sur la piste, dans ces instants pathétiques où l'aéroplane s'arrache au sol, où l'on communie dans l'émotion, où tous les assistants n'ont plus qu'un cœur.

Popette se félicitait d'être admise dans l'intimité d'une telle femme, de connaître les joies et les angoisses réservées aux compagnes de ces héros.

—Enfin, poursuivit Mme Ravier, vinrent les premières envolées, les premiers succès. Oui, c'est délicieux, pour nous, de partager l'apothéose, bouquets, banquets, réceptions, ovations... Mais que d'alertes, aussi! Quand, au début d'un grand vol, on perd l'appareil de vue, quand on se sent là, impuissante, clouée au sol, quand on épie le tic-tac du télégraphe, quand on voit revenir très vite un cavalier, une auto, une vedette, quand on se demande: «Qu'est-ce qu'ils vont m'annoncer? La panne, la chute, l'incendie, la mort?»

«Aussi, voyez-vous, je crois que, nous autres, nous aimons notre compagnon, notre homme, d'une tendresse plus violente, plus farouche que celle des autres femmes... Tenez. Un souvenir. C'était au moment de cette fameuse traversée des Vosges en aéroplane, Épinal-Strasbourg. Ils étaient deux rivaux en ligne: mon mari et Rémy Parnell. Ils avaient eu, simultanément, l'idée de la tentative. Mais Parnell tenait la corde. Installé à demeure à Épinal, il s'entraînait chaque jour, guettait le moment propice. Tandis que mon mari, retenu par ses affaires, ne pouvait pas résider là-bas. Il devait attendre une période de temps calme, accourir au signal de ses amis.

«Moi, je souhaitais passionnément le succès de mon Paul. C'était pour lui la gloire consacrée, la fortune définitivement relevée. L'attention du monde entier était concentrée sur cette tentative dont le caractère et la portée frappaient tous les esprits. Pourvu que Parnell ne réussît pas avant lui!

«Or, un soir, j'allais à pied à notre usine de Grenelle, afin de rejoindre mon mari, quand, croisant deux ouvriers dans la rue, j'entendis l'un qui disait à l'autre: «Parnell s'est tué.»

«Je m'arrêtai, étourdie, à croire que j'allais tomber. Vous savez si la pensée va vite. J'imaginai ce qui avait dû se passer. Cet homme avait appris la nouvelle, annoncée d'un coup de téléphone, à son garage ou son atelier. Je voulus rejoindre ces deux ouvriers, les interroger. Mais ils avaient disparu.

«Je courus donc à l'usine, où l'on me renseignerait. Mais si vous saviez les idées qui me tourbillonnaient dans la tête, pendant la route! Ah! je vous l'ai dit, on devient terrible, sauvage, enragée. J'avais épousé, si étroitement, la cause de mon mari que, dans la première minute, j'eus un affreux mouvement de joie à savoir mon Paul délivré de son concurrent! Je ne voulais pas penser que ce jeune Parnell laissait une mère, des amis, des êtres chers dont il serait pleuré, je ne voulais pas m'apitoyer. Non, non, Paul passerait les Vosges le premier, le seul. Voilà ce qui m'importait!

«Puis, le remords me vint, d'une allégresse si féroce, si impie. Paul, lui aussi, pourrait trouver la mort dans cette traversée. Car Parnell était habile. Qui sait si je n'allais pas porter malheur à mon mari, en me réjouissant de la disparition de son rival?

«Et malgré mes craintes, mes remords, mes superstitions, malgré tout, chaque fois que sonnait dans ma mémoire la petite phrase: «Parnell s'est tué», je retrouvais dans ma poitrine cet atroce et délicieux sentiment de débarras. Je courais, en pleine rue, au point d'attirer l'attention des passants, pour échapper à l'obsession de la phrase: «Parnell s'est tué», à l'abominable joie qu'elle éveillait en moi.