Popette, la lèvre grave et le menton tendu, examine les cartes postales illustrées, à l'éventaire d'un de ces kiosques pimpants qui éclosent parmi des verdures à l'ombre des tribunes.

Une vraie petite ville a poussé là. Elle a son bureau de poste, de télégraphe et de téléphone, son marchand de tabac, sa fleuriste et son libraire. Rien n'y manque: ni la chambre noire où développer les photographies, ni même le coiffeur de Paris. Des buvettes l'égayent. Une infirmerie la protège de sa croix de Genève. Et les salons du comité de la Quinzaine représentent la demeure officielle, la maison de ville de cette cité en miniature.

Elle est si bien au point, cette cité, si complète, vivante, qu'elle semble avoir toujours existé et qu'on ne peut pas croire à sa mort subite et prochaine. Pourtant, dans cinq jours, la fête s'achèvera brusquement un soir, et la petite ville aura vécu...

Peut-être ce mélancolique avertissement a-t-il poussé Popette vers ces portraits d'aviateurs exposés en cartes postales. Peut-être lui a-t-il suggéré de contempler d'ensemble ces figures notoires parmi lesquelles elle a souhaité de faire un choix qui devient pressant.

D'un doigt léger, elle feuillette les volets mobiles qui supportent les paquets de cartes. Ici, le portrait fait médaillon dans un coin, à la façon d'un timbre. Là, le héros s'est laissé prendre au volant de direction. Ailleurs, l'objectif l'a surpris debout parmi les haubans de l'armature.

Et Popette fait comparaître tous ces muets témoins avant de porter un jugement définitif. Qui sait si la physionomie ainsi prise au vol, instantanément, puis fixée à jamais, ne révèle et ne trahit pas mieux la nature d'un être que ne saurait le faire cet être lui-même? Au lieu de se fier à la réalité, dans le prestige de la vie et parmi l'enthousiasme de la foule, qui sait s'il ne vaut pas mieux choisir sur cette carte d'échantillons?

Puis l'éventaire fournit à Popette des appréciations nouvelles. Au nombre des cartes vendues, elle mesure la vogue de chaque aviateur. Plus le paquet est mince, plus la demande est forte, plus le héros est célèbre. Et que de jugements, portés dans l'emballement de la course, se trouvent ainsi rectifiés par le bon sens et la sagesse réfléchie de l'acheteur!

Enfin, l'attentive inspection des cartes illustrées révèle à Popette un grand nombre de visages et de noms inconnus: des aviateurs, pourtant engagés dans la Quinzaine, mais qu'elle n'a jamais vus, dont elle n'a même jamais entendu parler. Peut-être y a-t-il là un héros ignoré, qui va surgir, qui mérite la bienveillance et l'encouragement de Popette?

Déjà elle brûle d'être renseignée. Justement, une troupe jeune et gaie approche de l'éventaire et salue Popette. Ce sont des ingénieurs d'hier, des aviateurs de demain, tous ardents, passionnés pour la science nouvelle et trépidant de prendre leur vol. Dans ce milieu-là, Popette est populaire, depuis dix jours qu'on la voit sur la piste aux côtés de Chatel et de ses amis. Sans tarder, elle interroge. Quels sont ces illustres inconnus? Et toute la bande aussitôt de s'esbaudir. Puis on s'explique.

En effet, le Belge Treuben est bien engagé dans le meeting et pourtant on ne l'a jamais vu. Parbleu! voilà dix jours qu'il n'est pas sorti de son hangar. Et pour cause. S'il quittait cet asile inviolable, deux huissiers, qui le guettent à la porte, le saisiraient aussitôt... S'il avait le malheur de s'envoler, ils le happeraient comme une araignée prend une mouche.