En effet, Sarigue est engagé et pourtant on ne le voit point. C'est bien simple. Cet homme éternellement hésitant passe d'une marque à l'autre sans se fixer jamais. Il a toujours le derrière entre deux appareils. Quand le meeting arrive, il a vendu l'un et ne sait pas encore conduire l'autre.
Et la verve des jeunes gens se donne carrière devant les petits portraits comme devant un jeu de massacre. C'est à qui placera son mot, décochera sa pointe. Ah! oui, nous sommes bien dans une petite ville, où l'on vit trop les uns sur les autres, où l'on ne s'ignore point assez, où l'air s'intoxique comme dans une chambrée trop étroite et trop nombreuse, devient une sorte de bouillon de culture où se développent la médisance et le commérage.
On parle sans s'assurer même de la véracité de ses dires. On dénonce le pilote qui cherche dans des piqûres d'éther un stimulant devenu un besoin. On raille celui qu'un trac incoercible cloue à son siège au moment de l'essor. On blâme la cupidité de celui qui vendrait sa chance, s'effacerait volontairement devant un rival, pour un peu d'argent. On conspue celui qui s'envole seulement au crépuscule, en chauve-souris, et près du sol à le toucher.
L'épigramme n'épargne personne. Le flot monte toujours. Et c'est comme une gargouille qui dégorgerait tous ces ragots, tous ces potins, tous ces propos pourris...
Popette écoute, effarée. Tous ses beaux projets en sont ébranlés, presque déracinés. Quoi? Les aviateurs sont donc des hommes comme les autres? Il lui faudra donc abandonner toutes ses illusions, tous ses rêves? Et une grosse envie de pleurer lui pique la paupière et lui noue la gorge.
Mais le ronflement d'un moteur éclate. Tout le soleil dans ses toiles, un aéroplane apparaît au-dessus des tribunes. D'un vol ardent, capricieux, joli, il évolue, papillonne, brode l'air, dessine en bas de la robe du ciel une dentelle audacieuse. Et soudain tous les fronts se sont levés, toutes les lèvres se sont closes.
Allons, ne pleurez pas, petite Popette. C'est la vie. C'est toute la vie. A ras de terre grouillent les ridicules, les bassesses, les travers et les vices. Mais soudain le regard s'élève et la pensée s'épure. C'est qu'au-dessus de la faiblesse humaine l'idée passe, l'œuvre plane, comme un étendard qui vole... [106]
XIV
UN APOTRE
Nul n'ignore que M. Quatrepin est un des pères de l'aviation. Car la jeune science, pareille à certaines petites filles poussées dans des milieux de mœurs faciles, la jeune science a plusieurs papas. Ils sont tout un petit groupe à pincer le menton de l'enfant, à caresser ses beaux cheveux flottant au vent, à contempler sa petite face fière, à murmurer d'un air profond et satisfait: «Tout de même, voilà, mon œuvre... Comme elle me ressemble!» Et ils ont raison. Peu ou prou, ils ont tous collaboré à sa conception, ils lui ont donné la vie. Seulement chacun se croit le seul.