Popette fondait un grand espoir sur l'entretien qu'on lui avait ménagé avec M. Quatrepin. Elle attendait ses paroles comme un cordial. Elle en avait besoin. Depuis quelques jours, sa foi dans les aviateurs fléchissait. Lucien Chatel s'était exprimé devant elle sur ces messieurs avec amertume et sévérité, à certaines heures où les choses n'allaient point à son gré du côté des clients, du côté des appareils ou du côté de son estomac qu'il avait délicat.
Et plus récemment encore, en présence de Popette, une bande de jeunes ingénieurs—des fervents, cependant—ne s'étaient-ils pas offert la tête des héros, devant leurs cartes postales, dévoilant à l'envi leurs ridicules, leurs travers et leurs faiblesses?
Et Popette en arrivait à se demander si ces aviateurs n'étaient pas des hommes comme les autres, si l'engouement de la foule, après les avoir portés aux nues, ne les laisserait pas bientôt choir, enfin si elle ne s'était pas trompée en cherchant un compagnon de vie uniquement dans leur petite pléiade. Elle doutait. Elle avait besoin d'être rassurée, réconfortée. Aussi avait-elle hâte d'entendre M. Quatrepin. Pour elle, un apôtre était en même temps un prophète. L'homme qui avait aidé l'aviation à naître ne devait rien ignorer de ses destinées. Il raffermirait sa confiance, son enthousiasme, sa foi dans l'avenir.
On lui présenta M. Quatrepin au pesage, où il n'apparut qu'aux derniers jours du meeting. Il promenait dans la foule sa haute taille, son profil accidenté de Don Quichotte, et un certain air rêveur, distrait, détaché des joies de ce monde. Cependant, comme il avait la vue et l'oreille fine, il était bien obligé de saisir les regards de curiosité qui s'allumaient à son passage, les coups de coude que des gens s'envoyaient en l'apercevant, le chuchotis flatteur: «Quatrepin... Quatrepin... C'est M. Quatrepin». Mais il respirait cet encens d'une narine désabusée.
Popette lui tourna d'une voix émue, preste, cahotée, comme si elle l'improvisait, le petit compliment qu'elle avait mûrement médité. Elle lui montra qu'elle n'ignorait rien du grand rôle qu'il avait joué, de ses essais personnels aux temps héroïques, des prix qu'il avait fondés, de la société aérienne dont il avait jeté les bases, des conférences où il avait éclairé l'opinion.
Il écouta les yeux à demi clos, en protestant du geste avec modestie. Il se défendit d'avoir pris vraiment une part si considérable au développement de la science nouvelle. Non, non. Il ne fallait rien exagérer. Puis, peu à peu—car ce galant homme était timide—il s'apprivoisa. Il s'émut aux souvenirs lointains, concéda qu'en effet il avait beaucoup travaillé, beaucoup agi. Il avoua que sans ses essais, sans ses prix, sans ses conférences, sans sa ligue, l'aviation n'aurait pas encore pris son essor.
Puis, afin de donner plus de solidité aux connaissances vraiment un peu superficielles de Popette, il tint à préciser le rôle de ses rivaux. Rondement, sans aigreur, il montra le but que chacun s'était proposé d'atteindre. Un bout de ruban, une chaire, une présidence, une notoriété profitable. Ainsi, d'un coup d'épaule bon enfant, il les jetait bas, les uns après les autres.
Et Popette ne pouvait s'empêcher d'admirer combien cet homme devait aimer son œuvre. Non seulement pour elle il avait risqué sa vie, donné son argent, sacrifié son temps. Mais encore il la couvrait d'une passion si jalouse qu'il immolait froidement à coups de pointes quiconque tentait de lui porter ombrage auprès d'elle... D'un grand élan, la jeune fille s'écria:
—Ah! comme on sent que vous l'adorez, votre aviation! N'est-ce pas, que c'est une belle et grande chose?
Il s'arrêta, la regarda de haut, dressant sa fière silhouette: