—L'aviation? Mais elle est flambée. Elle est cuite. Elle est morte. L'aviation? Elle n'existe plus. Ces jeunes gens ne feront guère mieux qu'ils ne font. Ils iront un peu plus haut, un peu plus vite, un peu plus loin. Et puis? Ce sera tout. Les meetings sont trop nombreux, trop serrés. D'ici peu ils mourront d'étouffement. Les courses d'aéroplanes disparaîtront comme les courses d'autos. Mais au lieu de vivre dix ans, elles vivront deux ans. Quant aux appareils, ils ne peuvent plus s'améliorer. Nous nous sommes trompés de route. Nous nous sommes engagés dans une impasse. Nous n'avancerons plus.
Et Quatrepin, à grand renfort de termes techniques, démontra à Popette abasourdie que des aéroplanes incapables de voler sans marcher vite sont condamnés à mort. L'emploi de tels appareils retarderait les progrès de l'aviation. Car on s'efforcerait de les perfectionner, au lieu de chercher l'aéroplane de l'avenir, celui qui se soutiendra sans avancer. De même que le sphérique a retardé la cause aérienne, parce qu'on a cherché à le diriger au lieu de travailler tout droit au plus lourd que l'air.
Et Popette se demandait si elle était bien éveillée. Quoi? C'était donc là cet apôtre? Voilà qu'il reniait sa foi. Un mécompte l'avait donc découragé? Son zèle restait-il donc désormais sans emploi? Mais Quatrepin concluait:
—Non, voyez-vous, mademoiselle, il y a mieux à faire qu'à consacrer sa vie, ses efforts, son argent, à des cerfs-volants à hélice. Bien des questions autrement graves nous requièrent. Tenez. La repopulation. A la bonne heure! Voilà un problème!...
Ainsi, le vent avait tourné. Quatrepin s'orientait vers de nouveaux horizons. Et Popette, qui cherchait à renforcer près d'un apôtre sa foi dans l'aviation, vit le moment où il allait l'enrôler parmi les disciples actifs de la repopulation. [114]
XV
LE VENT
Le chef de l'État s'est assis dans son fauteuil doré, au premier rang des tribunes. A ses côtés s'alignent ses ministres et les grands prêtres de la quinzaine. Derrière lui s'entasse et se presse la foule de ses invités et des personnalités régionales. Mais les visages, au lieu de briller de joie et de curiosité, expriment l'angoisse, la désolation ou l'ironie. C'est qu'il souffle un vent à ne pas mettre un aéroplane dehors. C'est qu'on est menacé de ce scandaleux désastre: le Président et sa suite attirés en Anjou pour contempler une plaine vide.
Ah! le vent, le vent détesté, voilà l'ennemi, voilà l'empêcheur de voler en rond. On voudrait pouvoir l'arrêter, l'emprisonner, l'abattre comme un fauve échappé de sa cage. Mais il se rit des haines et des menaces.
Dans l'impossibilité de le vaincre, n'a-t-on pas été, au cours de précédents petits meetings, jusqu'à tenter de ruser avec lui? Que ne ferait-on pas, pour décider les aviateurs à s'envoler? N'a-t-on pas vu les organisateurs d'une réunion, dans une ville maritime, truquer les dépêches du sémaphore pour diminuer, au moins sur le papier, la vitesse du vent? N'en a-t-on pas vu d'autres coudre des balles de plomb au bas des oriflammes afin de les faire pendre au long des mâts dans la bourrasque comme par un temps calme? Ailleurs, n'a-t-on pas remplacé les étendards d'étoffe par des drapeaux de zinc, afin qu'ils restent impassibles dans la tempête? Ailleurs encore, désespéré de ne pouvoir vaincre la répugnance des aviateurs à partir dans la rafale, un commissaire ne s'écria-t-il pas, tout en crispant sa main à son chapeau qui menaçait de s'envoler: «Mais enfin, messieurs, il ne fait pas de vent!»