Mais, à la grande Quinzaine d'Anjou, les dirigeants ne se laissent point entraîner à de si regrettables aberrations. Non. Leur désespoir est morne et vaste comme la plaine qui s'étend sous leurs yeux. Ils attendent. Ils attendent un miracle. L'accalmie brusque, un bon mouvement de la Nature, soudain fléchie par l'auguste présence du Président. Ou bien le sauveur prodigieux qui bravera la tempête et métamorphosera la déroute en triomphe....

Popette, dans une tribune voisine des gradins officiels, attend aussi, le menton haut, la frimousse aux aguets. Sa maman, à côté d'elle, en a lâché son tricot de grosse laine grise. C'est que toute la foule communie dans la consternation. La piste va-t-elle rester vide pour la première fois, juste cet après-midi de gala?

Et soudain un frémissement passe sur les tribunes. Là-bas, devant les hangars, on vient de sortir un appareil. Puis, d'un ton de ferveur, d'action de grâce, du ton dont les naufragés crient: «Terre!» on prononce un nom: Rémy Parnell...

Comme un lutteur qui jette son gros gant dans la foule, le vent a lancé sa bourrasque à la face des aviateurs. Seul, Rémy Parnell a relevé le défi.

C'est bien une lutte qu'il accepte. A peine a-t-il quitté le sol, qu'on a le sentiment de voir deux ennemis sauvagement aux prises. Chacun veut réduire l'autre à merci. L'aéroplane roule, tangue, sous des assauts formidables. Ses toiles se tendent à craquer. Ses haubans résonnent de la fureur du vent. Et cependant, il avance, il monte.

Le spectacle est unique. Les autres jours de la Quinzaine, on voyait l'homme vaincre l'inertie de la nature. Aujourd'hui, il triomphe de son hostilité. Le marin sur la mer démontée, l'explorateur aux pays de glace ou de feu, n'affrontent pas, par des moyens si nouveaux, un péril si continu. En ce pilote, dont la silhouette tenace se découpe sur la déroute des nuages, toutes les bravoures s'ajoutent. C'est toujours la lutte éternelle entre l'homme et l'élément, mais dans sa splendeur complète, absolue.

On ne cesse pas de se demander si l'audacieux ne va pas être rejeté, précipité sur le sol. Ni l'angoisse, ni la tempête ne s'apaisent un instant. On a plus peur pour lui que lui-même. Popette, le cœur serré, voudrait s'enfuir, ne plus assister à l'admirable folie. Et cependant, ses regards ne peuvent pas quitter le frêle oiseau blanc qui s'élève dans la rafale.

Ah! qu'ils sont loin, qu'ils sont oubliés, tous ces ragots de hangars, tous ces potins de petite ville qui commençaient à la troubler! Comme elle s'est vite envolée d'un grand souffle, cette poussière de désillusions qu'avait soulevée sa curiosité! Quoi? L'inventeur qui conçut l'appareil est grossier? Le constructeur qui le vend est cupide? L'apôtre qui le prône est vaniteux? C'est possible. C'est possible... Mais qu'importe, puisque leur œuvre vole dans la tempête!

Et maintenant Popette est presque tentée de bénir le vent, le rude vent qui lui éclaircit l'esprit comme il balaie la plaine et nettoie l'horizon. Le vent qui l'exalte, le vent qui la soulève au-dessus des travers et des faiblesses de ceux qu'elle a voulu connaître. Le vent qui purifie, le vent qui emporte les pailles et qui laisse la graine. Le vent qui avive les choses comme un coup de lime, leur enlève les scories de surface et révèle leur éclat profond. Les petits défauts de Rémy Parnell disparaissent. Mais ses qualités étincellent.

Son audace, sa ténacité, son sang-froid, Popette ne les a jamais si bien dégagés, compris, estimés, qu'en ce moment, dans la rafale, parmi l'angoisse haletante de la foule. Le vent l'a désigné, le vent l'a choisi entre tous, l'a élu. Maintenant qu'à hauteur des nuages il domine l'ouragan, il lui apparaît comme le héros unique, une statue idéale qui aurait pour socle la tempête.