Et quand, coupant l'allumage, Rémy Parnell fond en vol plané vers les tribunes, parmi l'enthousiasme, la gratitude, le délire universels, il semble à Popette qu'il lui descend dans le cœur... [122]

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XVI
LE DERNIER REPAS

Popette a gardé du festin ce souvenir indécis et charmé que laisse une ivresse légère. Dans sa mémoire, le décor lui-même reste brillant et flou. Que de lumières! Un rang de grosses perles électriques festonne le fronton du velum tendu sur le buffet. Des petits abat-jour de toutes les couleurs fleurissent les tables. Et quelle foule aussi! Au dernier jour de la Quinzaine, tous ses fervents ont tenu à en célébrer l'éclatant succès. Par groupes sympathiques, ils se sont réunis pour ce suprême repas. Et c'est une ruée vers les gérants affolés, un mascaret de dîneurs que dominent les plats portés à bras levés par les garçons.

Du diable si Popette parvient à se rappeler le nom de tous les convives attablés avec elle. Heureusement qu'elle a fait circuler son menu, avec prière de signer à la ronde. Au besoin, ce document rafraîchira ses souvenirs... Le certain, c'est que Lucien Chatel avait invité là ses pilotes et ses amis. Qui donc Popette avait-elle à sa gauche? Un monsieur qui écrit dans les journaux. Elle revoit bien sa figure. Impossible de mettre un nom dessus. Et pourtant, elle ne connaît que ça. Oh! par exemple, elle sait bien qu'elle avait Rémy Parnell à sa droite. Elle a déployé assez de ruses et de diplomatie pour s'assurer ce voisin-là!

Tout de suite, la musique s'en est mêlée. Les tziganes étaient de la fête. Ah! ces valses qui vous câlinent, qui vous emportent, ces violons qui vous jouent sur les nerfs... Il n'en fallait pas plus à Popette pour perdre un brin la tête. Pas besoin du mousseux vin d'Anjou, si léger, si cordial qu'on le boit comme on respire.

Très vite aussi, l'atmosphère s'est échauffée jusqu'à l'enthousiasme. On accueille chaque pilote glorieux par des ovations. Quand paraît Ravier, le héros de la traversée des Vosges, qui traîne la jambe et porte le bras en écharpe depuis un accident récent, toute la foule se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquent La Marseillaise. Et quand, à son tour, Rémy Parnell gagne sa place, salué par la même musique et par le même délire, Popette, grimpée sur sa chaise, voudrait crier bien haut: «C'est lui que j'ai choisi...»

Mais sait-il qu'elle l'a choisi? Voilà ce que Popette se demandait quand, dans la chaude rumeur, Rémy Parnell s'est assis à ses côtés. Il y a si peu de temps qu'elle l'a élu entre tous, le jour où, devant le chef de l'État, il a volé seul dans le vent, le jour du Président, ainsi que le désigne Popette lorsqu'elle songe à cette date mémorable.

Mais elle n'ignore pas la mystérieuse contagion de l'amour. La tendresse monte, comme un parfum, de celle qui l'éprouve vers celui qui l'inspire. On aime, bien souvent, ce dont on est aimé. Une femme, même sans se départir de sa réserve ni de sa modestie, peut, à d'imperceptibles signes, laisser deviner sa préférence et, par là, plaire à qui lui plaît.

Malgré ses allures crânes et délurées, Popette est femme, très femme. Elle met jusqu'à ses travers au service de sa séduction. Ainsi, sa voix trop rapide et trop preste paraît tendre dès qu'elle se ralentit. On dirait alors que ses paroles viennent de plus loin, d'une source plus profonde, qu'elles montent du cœur.