Popette n'est même pas bien sûre de n'avoir pas mis la jalousie dans son jeu. Barral, le pilote de dirigeable, la courtise assidûment. Peut-être, au début du fameux dîner, a-t-elle encouragé la galanterie de cet aéronaute infortuné pour exciter celle de son favori.
Toujours est-il que l'entretien, d'abord un peu épars et confus, s'est soudain affermi et concentré. Là, les souvenirs de Popette sont très précis. Quelqu'un—c'était justement ce monsieur qui écrit dans les journaux et dont le nom lui échappe—quelqu'un a proposé aux aviateurs cette question: «A quoi pensez-vous en plein vol?» A quoi s'occupait leur esprit, pendant les heures entières où ils tournaient loin de terre au-dessus de la piste?
Là-dessus, chacun des intéressés de donner son sentiment. Pajou déclara qu'il écoutait uniquement son moteur. Lerenard guettait les mouchoirs que ses amis étendaient sur l'herbe, au pied d'un pilône, pour lui signaler le nombre de tours accomplis. Savournin avoua gaîment qu'il ne pensait à rien. Piéril luttait contre la fatigue en chantant et en supputant les bénéfices de ses victoires. Barral se reconnut des pensées vagues, isolées, qui défilaient dans son esprit comme des nuées dans le ciel, imprévues et disparates de couleur et de forme, depuis les plus nobles soucis jusqu'aux plus triviales préoccupations.
Et c'est alors que Rémy Parnell, se penchant vers Popette, lui a soufflé tout bas le mot qu'elle attendait:
—Maintenant je pense à vous...
Elle revoit le moment où il a prononcé la phrase espérée. Sa mémoire a cliché le site que contemplaient ses yeux. La plaine envahie par la nuit, une usine dont les lumières scintillaient comme celles d'une ville allongée sur une rive lointaine, de rares feux d'autos qui naviguaient, cahotantes, dans l'immensité grise. Une vision de casino, le soir, au bord de la mer.
Ensuite?... Ensuite, les souvenirs de Popette se noient dans une brume heureuse. Il lui semble bien que Rémy Parnell lui a offert de l'emmener comme passagère, une fois la Quinzaine achevée. Même qu'un paternel ami l'a avertie: «Faites attention, Popette: le plus dangereux, dans cette aventure-là, c'est que vous devrez montrer vos jambes pour grimper dans l'appareil.»
A quoi Popette croit avoir répondu: «Ça m'est égal, elles sont bien faites.»
Mais le vin d'Anjou, la musique, l'enthousiasme, l'amour, la victoire, ont troublé la mémoire de Popette. Elle n'est plus bien sûre de cette fin de repas. Et elle en arrive à douter du commencement. Le bonheur est si rare, que l'on craint de rêver dès qu'on se sent heureux. [130]