XVII
L'ESSOR

La veille, la Quinzaine s'était achevée dans une apothéose.

A la fin de la soirée, au buffet, Popette, très excitée, m'avait pris à part. Rémy Parnell lui avait promis de l'emmener comme passagère, avant que ses appareils ne fussent démontés. Transportée d'orgueil et de joie, elle m'avait invité à contempler son triomphe. Elle me devait de connaître les aviateurs. Je ne pouvais donc pas faire moins que d'assister, en manière de parrain, à son baptême de l'air. Et c'est ainsi qu'arrivé le premier au rendez-vous, j'errais le matin au long des hangars, devant la piste désertée.

Les tribunes, la plaine, tout était vide, tout exhalait cette mélancolie des sites naguère animés et d'où la vie s'est retirée. Plus de gardiens ni de sentinelles devant les issues. Et on en venait à les regretter, comme le prisonnier, dit-on, regrette sa cellule.

Pauvre piste, désormais historique, témoin de tant de hauts faits... Bientôt les paysans laboureraient leurs terres reconquises. Ils allaient retrouver des débris d'appareils dans les herbages: pales d'hélices, petites roues porteuses, lambeaux de toile. Les garderaient-ils pieusement, comme autant de souvenirs du pacifique champ de bataille? Ah! sans doute ils ne partageaient pas le fétichisme des fervents d'aviation. N'avais-je pas vu de belles dames, dans l'ombre d'un hangar, découper un morceau de «surface» où Piéril avait laissé le sang d'une égratignure? Des Américains n'avaient-ils pas offert deux mille dollars de la canne de Ravière, une canne taillée dans la hampe du drapeau qui l'avait accompagné dans sa traversée des Vosges?

Mais Popette sautait du landau qui l'avait amenée de la ville avec sa mère et son frère Loulou. Elle avait tenu à ce qu'une certaine solennité présidât à son essor.

Très vite, je m'aperçus que l'événement lui semblait mondial. Elle s'attendait à ce que la terre tremblât de la quitter, à ce que le ciel s'illuminât de la recevoir. Au surplus—et c'était d'une crânerie charmante—nulle appréhension du danger. Elle était toute à la gloire de son prochain exploit et aussi à la joie de l'accomplir aux côtés de Rémy Parnell.

Elle ne me cacha d'ailleurs pas ses progrès sensibles dans la conquête de l'heureux élu. Au dîner de la veille, il lui avait clairement laissé entendre qu'il la payait de retour. Mais l'idylle s'achèverait-elle avec la Quinzaine, ou bien serait-elle le premier chapitre d'un heureux roman? Il y a de ces galants, au cœur de papillon, qui tournent des compliments à leur voisine de table et qui les oublient, dès le rince-bouche. Au fond, la pauvrette en tremblait d'angoisse. Je crus devoir la rassurer. Alors elle me répliqua prestement, avec l'aplomb de l'ignorance:

—Oh! avec les hommes, on ne sait jamais.

Notre promenade au long des hangars nous ramena devant le landau. La maman de Popette n'en était pas descendue. Elle semblait au comble de l'effarement. Non seulement sa fille l'avait entraînée à la Quinzaine, l'avait condamnée à tricoter pendant deux semaines dans le courant d'air des tribunes, mais voilà que la folle s'avisait de couronner l'aventure en montant en aéroplane! Elle levait vers le ciel ses petits bras courts: