Pendant des manœuvres, un paysan voisin tua d'un coup de fusil un petit soldat harassé qui cueillait des cerises dans son champ, au bord de la route. M. Gilet l'admira. Et il glorifia dans son cœur un autre rural qui, pour ne pas perdre de terrain, cultivait, tour à tour, le blé, la betterave et la luzerne sur la tombe de ses parents.
Bref, séché, racorni, courbé vers la terre, agité pour elle d'une passion honteuse, il vivait, entre les quatre murs de son enclos, l'existence la plus bornée, la plus rance et la plus fétide.
Or, un jour, devant le morceau de journal qui enveloppait son hareng saur quotidien, il tomba en arrêt. Il s'agissait de propriété. A propos d'aviation, on exhumait l'article 552 du Code: «La propriété du sol entraîne la propriété du dessous et du dessus.» Suivaient quelques développements.
M. Gilet relut plusieurs fois le journal. Il possédait le dessous et le dessus! Cette pensée pénétrait dans son cerveau, gagnait du terrain, à la façon du sérum injecté qui peu à peu envahit tout l'organisme.
Il rappela ses souvenirs d'école, lut, se renseigna. Ainsi, il possédait le sous-sol, jusqu'au centre de la terre. Évidemment, c'était flatteur. Mais cet invisible, ce noir domaine, si profond qu'il fût, avait des bornes. Tandis qu'au-dessus de sa tête, son royaume s'étendait à l'infini. A l'infini! Cela surtout le grisait, l'étourdissait de vertiges.
Il exigea des précisions, voulut connaître le contour exact de son empire. C'était une sorte de pyramide renversée, gigantesque, qui partait du centre du globe, s'appuyait aux limites de son terrain et qui s'évasait, s'évasait toujours, à mesure qu'elle s'élevait dans le ciel...
Et, à l'intérieur de ce cornet prodigieux, tout était à lui!... Oh! le vol des aviateurs ne lui apparaissait que comme une menace lointaine. Le jour venu, on aviserait. Ce qui le foudroyait, c'était la révélation, le sens de la possession immédiate, infinie.
Lui qui, depuis des années, vivait penché sur la terre, peu à peu, relevait la tête. Il découvrait l'espace, son espace.
Ainsi, ils vivaient chez lui, tous ces papillons bariolés, pareils en s'ébattant à de petits drapeaux qui jalonneraient la marche du printemps, pareils en s'élevant à des fleurs qui s'envolent.