J’entends des gens dire que nous avons la même mentalité que l’homme des cavernes, que la morale n’a pas fait de progrès, parallèlement à la science et sous son influence.

Est-ce bien sûr ? Et surtout s’est-il écoulé assez de temps pour que ces progrès nous soient sensibles ? Les phénomènes d’évolution, ceux qui ont sculpté la surface de la terre, ceux qui ont peu à peu réalisé l’être humain, sont tellement lents, exigent tant de milliers d’années !

Les notions acquises depuis quelques siècles seulement modifient peut-être l’esprit de l’homme. Mais l’empreinte n’est pas encore assez profonde pour que nous discernions ce relief nouveau.

Prenez en exemple la conception de l’infini, la conception qu’il y a des astres derrière les astres, qu’il n’y a pas de limites à l’espace. Elle est récente, puisque les anciens voyaient un univers borné, voûté. Elle est fille de l’astronomie moderne. Or, cette notion de l’infini, de notre terre perdue comme un grain de boue, comme une cellule isolée d’un organisme immense, cette notion n’est-elle pas pour nous montrer la petitesse, la vanité de nos querelles, de nos luttes, et par conséquent pour améliorer peu à peu la morale ? Ne donne-t-elle pas à l’esprit une sorte d’apaisement bienfaisant, cette sérénité de l’aéronaute ou de l’aviateur qui vogue dans l’espace ? Peut-être cette influence d’une vérité neuve s’exerce-t-elle en ce moment même sur nos cerveaux ? Peut-être modifie-t-elle le sens de nos élans, de nos aspirations ? Mais la métamorphose est trop fraîche, trop actuelle, pour que nous en prenions nettement conscience.


On dit que la science ne change pas la vie. Cependant, prenez un modeste exemple : le téléphone… N’a-t-il pas créé un état nouveau des relations humaines ? Ces gens qui sont éloignés et qui se parlent à l’oreille, qui s’entendent sans se voir, comme des aveugles séparés par l’espace et non plus par la nuit… N’a-t-il pas donné à l’amour, à l’important amour, une facette nouvelle ? Entendre une voix chère et ne pas voir le visage. Avoir un peu plus que la pensée, un peu plus que l’écriture, avoir la parole… et n’avoir pas les lèvres. Et si chacun voulait dresser le bilan de ce qu’il doit au téléphone, de ce qu’il a pu faire grâce à lui et de ce qu’il n’aurait pas fait sans lui, il serait bien contraint de reconnaître qu’il y a quelque chose de changé dans sa vie.

D’une façon générale, les communications rapides, transports et messages, ont rendu la vie plus sensible, en réunissant des êtres chers, en assurant de prompts secours. Elles la rendent plus dense et plus pleine, puisqu’elles permettent, dans un même temps, d’agir davantage. Et elles n’ont fait qu’ébaucher, depuis quatre-vingts ans, leur œuvre de pénétration internationale.

Il n’est pas jusqu’à la photographie qui n’ait réagi sur les mœurs. Depuis trente ans qu’elle s’est vulgarisée, on a pu, grâce à elle, prendre d’une même personne d’innombrables aspects, exacts et vivants. Grâce à elle, les absents et les morts sourient sous nos yeux. Ainsi a-t-elle fortifié les liens des générations et le culte du souvenir.