Des commerçants, des industriels, des grands cultivateurs, hésitent souvent à saisir l’occasion unique d’un voyage qui émaillerait leur vie d’un rare souvenir. Ils obéissent plus à la routine qu’au zèle. Qu’ils tombent gravement malades, ou qu’ils se cassent une jambe, ils feront ainsi la preuve qu’ils ont pu abandonner pour un temps leurs affaires sans qu’elles en souffrent sérieusement.


Pour réagir contre cette foi instinctive dans la sécurité de l’avenir, pour laisser la place du hasard, il existe un moyen qui, si puéril qu’il paraisse, n’en est pas moins efficace. A propos d’un voyage prochain, on dit, on écrit, avec une lourde certitude : « Je partirai tel jour… j’arriverai tel jour… je prendrai le train de telle heure… » Écrivez ou dites plutôt : « Je compte partir… je me propose d’arriver… j’ai l’intention de prendre tel train… » On est contraint de penser les mots qu’on prononce. Par ce simple artifice, on prend le sens de la précarité de la vie, on fait la part du destin, on s’incline légèrement devant le dieu inconnu.


Notre vie sera courte ou longue, nous ne le savons pas d’avance. L’important, c’est qu’elle soit toujours pleine et brillante.

Nous soufflons chacun notre bulle de savon. Nous ne savons pas quand elle éclatera. Peut-être sera-t-elle encore petite à ce moment-là. Peut-être sera-t-elle devenue grande. Mais l’important, c’est qu’elle soit emplie d’un souffle sain, et qu’elle s’irise…

L’inutile tristesse.

Que d’exemples on pourrait donner du fâcheux penchant qui nous incline à ne voir que le mauvais côté de la vie ! J’en ai déjà cité. Vieux restes sans doute des terreurs ancestrales, du temps où l’homme désarmé tremblait devant les monstres et peuplait la nature de fantômes et de divinités féroces.

Ainsi le paysan se plaint sans cesse du mauvais temps. Il constate bien plus rarement le beau temps. D’une façon plus générale, on constate plus volontiers le mal que le bien. Les journaux sont le plus frappant exemple de cette tendance. Ils sont tristes. Ils n’enregistrent que le crime et l’accident. Ils ne donnent pas un reflet exact de la vie. Cela réagit certainement sur la mentalité du pays. Car nous sommes des imitateurs-nés.

Pourquoi, dans ces quotidiens, ne pas donner aux événements heureux, gais, curieux, une place analogue à celle qu’ils tiennent dans la vie à côté des événements dramatiques ? Faut-il vraiment du sang pour exciter l’intérêt ? Plus tard, en feuilletant nos journaux, on s’étonnera de voir que neuf portraits sur dix représentaient des assassins.