C’est l’instinct primordial de toute existence. On le surprend chez le plus infime animalcule dans le champ du microscope. Il fuit la peine et cherche la joie, c’est-à-dire qu’il fuit le milieu où il souffre et cherche le milieu où il se plaît. En quoi il obéit bien à la loi de la vie : car la joie est de la vie accrue, plus intense et plus ardente ; et la douleur est de la vie diminuée, l’acheminement vers la mort.
Mais qu’est-ce donc que le bonheur ? Ce serait folie d’en donner une définition applicable à tous les humains, puisque ce milliard et demi d’êtres sont différents les uns des autres, puisqu’il n’y a pas deux visages — ni sans doute deux cerveaux — identiquement semblables. Il y a autant de bonheurs que d’individus.
Mais peu importe qu’on demande ces joies au pouvoir, aux honneurs, à l’art, aux voyages, aux plaisirs de la table ou de l’amour, à la conscience de la tâche accomplie, aux sereines recherches du laboratoire, aux élans de l’altruisme, aux félicités du propriétaire, du collectionneur, à de modestes travaux manuels, même aux émotions de la chasse ou de la pêche. Tous ces bonheurs ont des traits communs. Ils donnent à l’être sa satisfaction, le sens de la plénitude. Ils portent la vie à sa plus haute tension.
Il existe dans la nature un exemple de cette tendance continuelle à s’accroître. C’est le végétal. Une plante, une vie humaine s’efforcent toutes deux d’atteindre leur exubérance totale. Elles s’élèvent, l’une vers la lumière, l’autre vers le bonheur.
Au surplus, la croissance de l’esprit est toute pareille à celle de la plante, qui d’abord cherche sa subsistance de toutes parts, aveuglément, par ses mille racines, dans l’obscurité de la terre, puis, s’élançant au jour, se nourrit d’éléments plus subtils, obéit à ses affinités et enfin s’exprime et s’épanouit dans les contours précis de ses verdures fleuries.
Si toutes les manifestations d’une existence, actes et pensées, pouvaient prendre une forme sensible, s’inscrire dans l’espace comme autant de feuilles et de fleurs, l’ensemble d’une vie complète apparaîtrait comme un bel arbre, harmonieux, touffu, luxuriant, étendant ses branches en tous sens, dans un frémissant désir de s’accroître encore.
Un beau rosier est l’image du bonheur.
Et, de même qu’il y a des végétaux de toutes tailles, du chêne au brin d’herbe, mais qui tous ont ce caractère commun de remplir leur ligne, de tendre vers leur complet développement, de même il y a des vies de toutes envergures, les unes très modestes, les autres magnifiques, mais qui toutes peuvent être également heureuses, atteindre leur plein épanouissement. Ce n’est pas une question de dimension, c’est une question de densité, de plénitude. Une destinée heureuse, c’est une destinée remplie.
Enfin, de ce point de vue, le but de l’éducation apparaît. Éduquer, c’est cultiver. C’est favoriser l’expansion de la plante humaine. C’est la redresser, l’abreuver, l’émonder, la bien exposer, de façon qu’elle soit forte, saine, qu’elle donne toutes les qualités de l’espèce, qu’elle atteigne sa plus haute puissance.