Devant la morale du bonheur, une objection se dresse aussitôt. Mais, dira-t-on, si chacun poursuit son bonheur, uniquement son bonheur, chacun blessera son voisin, dans cette poursuite. Aussi faut-il en tracer immédiatement les bornes. Oh ! elles sont indiquées dans toutes les morales, par la simple loi : « Tu ne nuiras pas. » Il faut s’arrêter au moment de nuire. Notre bonheur a pour limites le bonheur du voisin.
Pour reprendre l’analogie avec le monde végétal, un groupe humain ne doit plus être l’inculte forêt où les arbres s’étouffent mutuellement. Une société civilisée doit être un jardin, cultivé avec intelligence, où chaque plante, pour donner toutes ses fleurs et tous ses fruits, arrête ses frondaisons aux frondaisons voisines.
Ainsi la plante reste d’un exemple total : monter bien droit, dans la clarté, s’accroître, s’épanouir, s’orner de fleurs, se répandre en parfums, donner des fruits, et ne borner son expansion qu’à l’expansion des autres.
D’ailleurs — et ceci est capital — cette limitation elle-même apparaît de notre intérêt. Les preuves en abondent.
Il est bien certain que si chacun s’efforçait d’observer cette loi restrictive, tant de heurts, de drames, de souffrances seraient évités, que l’état général de l’humanité serait meilleur. Le monde serait plus agréable à habiter. La vie d’un village est symbolique à cet égard. Là, par une lente sagesse, tous les habitants sont parvenus à respecter la terre du voisin. Leur bien se borne au bien d’autrui. Ne sont-ils pas plus heureux que s’ils dépassaient les limites de leur propre domaine et débordaient sans cesse sur les domaines adjacents ? Que de querelles, de luttes, de haines abolies ! Ce serait la guerre. C’est la paix.
Il y a aussi un fait d’expérience qui, dans l’intérêt de notre propre bonheur, doit nous détourner de nuire. C’est que, le plus souvent, tout acte nuisible retombe sur son auteur. La loi d’équilibre, ou de compensation, joue. Cet acte nuisible fait boomerang. On croit le projeter contre autrui. Il revient à son point de départ. Le bonheur conquis sur le voisin n’est plus du bonheur. On l’a payé trop cher. On lui garde rigueur des remords qu’il éveille. Au fond, nous souffrons plus du mal que nous faisons que du mal qu’on nous fait.
Enfin, la notion relativement récente, pour ainsi dire scientifique, de la solidarité, vient encore confirmer qu’il est de notre intérêt de ne pas nuire. En lésant autrui, nous ne sommes jamais sûrs de ne pas nous léser nous-mêmes, précisément parce que toutes les cellules sociales sont dépendantes, solidaires. Quand un point de l’organisme s’enflamme, tout l’organisme a la fièvre. Tout ce qui nuit à la collectivité nuit à l’individu. Celui qui, au mépris de la prudence ou de l’hygiène, jette quelque virus dans la circulation, est-il jamais sûr que le mal, cheminant à travers le monde, ne viendra pas frapper l’un des siens ?
Ainsi, le souci bien compris de notre bonheur même, nous amène à le borner. Et ceux-là se trompent qui accusent la morale du bonheur de n’avoir ni sanctions ni freins. Elle les trouve en elle-même.
Au surplus, la compréhension, le soin de notre propre bonheur, ne nous détournent pas seulement de nuire, de faire le mal. Ils nous incitent aussi à faire le bien, car ces lois d’équilibre et de réciprocité jouent pour le bien comme pour le mal. Faire du bien à autrui, c’est en faire à soi-même. On fait des heureux pour être heureux. On reçoit en reflet le bonheur que l’on donne.