Oui, entre la morale religieuse, froide, tranchante, nue, austère, et la sauvage morale de la force, la morale du browning, il y a place pour une morale souriante, épanouie, rayonnante, la morale de la fleur.


Il ne faut point cependant opposer la morale du bonheur aux morales religieuses. Leur antagonisme est plus apparent que réel. Il est dans les mots. Qui n’applique en fait la morale du bonheur ?

Il faut, au contraire, considérer cette morale humaine comme le prolongement des morales divines. Celles-ci tenaient l’homme en lisière. Elles guidaient ses pas. Elles le jugeaient incapable encore de marcher seul. Ainsi, la morale chrétienne le maintenait dans le droit chemin par la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis.

La morale du bonheur marque un progrès. Elle correspond à un état nouveau de civilisation. Elle estime que la créature peut enfin s’affranchir de tutelle, qu’elle est adulte, qu’elle peut avancer sans aide, que sa conscience avertie peut éclairer sa conduite.


Les connaissances humaines se présentent comme un tronc dont trois rameaux ont jailli : art, science, morale. Le premier, l’art, a donné son élan et ne progresse plus guère ; le deuxième, celui de la science, vient de se développer prodigieusement ; le troisième, celui de la morale, végète. Faut-il désespérer qu’il rattrape les deux autres ?


Il faudrait embellir la vie, la fleurir. N’est-ce pas la tendance générale des progrès humains ? En effet, quels étaient les instincts primitifs de l’homme ? Se nourrir, se reposer, se reproduire. Voyez comme nous avons peu à peu paré, enjolivé ces trois instincts grossiers ! Du besoin de se nourrir, nous avons fait le délicat plaisir de la table. Du besoin de se reposer, la volupté du lit. Et le besoin de se reproduire est devenu l’amour…