Si la contagion nous montre la mutuelle dépendance des individus sous son jour néfaste, elle nous révèle aussi l’enseignement que nous devons en tirer. Chacun doit se persuader que sa santé dépend souvent de celle du voisin. Il est de l’intérêt de chacun, pour ne point attraper la fièvre typhoïde, que personne ne l’ait dans le milieu où il évolue. Souvent, la tuberculose ou la syphilis d’un riche viennent d’un pauvre. Rien ne montre mieux l’intérêt des privilégiés à combattre ces maux dont ils sont menacés. Ainsi, à travers ce symbole un peu rude, apparaît le précepte capital de la solidarité humaine : « Toutes les existences se tiennent. Chacune est influencée par l’ensemble des autres. Les soigner toutes, c’est soigner la sienne. C’est travailler à son bonheur particulier que de travailler au bonheur général. » Et, là encore, l’utilité de faire le bien prolonge l’utilité de ne pas faire le mal.


Certes, on pourra juger sévèrement une morale qui proclame l’intérêt pour chacun de rendre heureux autrui afin d’être heureux soi-même. Encore n’est-elle utilitaire qu’en apparence, puisqu’au fond elle entend faire jaillir l’altruisme des sources de l’égoïsme, puisqu’elle veut faire du bonheur universel la condition nécessaire du bonheur personnel. Elle est en harmonie avec notre nature, qui tend à faire de chacun de nous le centre de l’univers et qui nous anime d’abord du souci de nous-même. Et si elle fait appel à nos intérêts et à nos passions, du moins les dirige-t-elle dans la voie généreuse.


Les apôtres de la solidarité ne l’ont pas bornée aux lignes un peu sèches de sa définition scientifique, qui constate simplement la mutuelle dépendance des êtres. Ils l’ont revêtue d’un plus ample vêtement. Ils lui ont donné un sens social. Considérant que chaque individu profitait du labeur de la collectivité, ils entendent qu’il paye de retour cette collectivité. Puis, associant l’œuvre des morts à celle des vivants, ils déclarent que chacun de nous, bénéficiant des efforts des générations, a contracté une véritable dette envers la société. Enfin, ils réclament l’entr’aide, le concours de tous les individus à l’action commune. Ils prêchent le groupement, l’association, dont les organismes naturels donnent l’exemple et nous ont révélé les bienfaits.

Qu’on ne s’y trompe pas : l’idée de solidarité, dans ses expressions diverses, vaincra. Elle animera les évolutions futures. Elle sera la foi de demain.


On ne met pas assez les enfants devant cette réalité que, nés sur un sol, en un temps donné, ils doivent accepter les obligations de la vie sociale telle qu’elle est régie sur ce sol et en ce temps. De ce fait, ils ont contracté une sorte d’engagement, touchant les impôts, les charges, les lois.

C’est là du patriotisme pacifique. C’est aussi un aspect de la solidarité. Nous devons beaucoup à ceux qui nous ont précédés. Tout objet dont nous nous servons est le résultat d’une longue suite d’efforts. Nos vêtements, nos trains, notre téléphone, nous trouvons tout cela sous notre main, nous jugeons tout naturel de nous en servir. Mais tout cela nous le devons à ceux qui sont morts. Voilà ce qui rend les générations solidaires.