L’enfant ignore tout de cette dépendance des êtres. Il est absolu. Il n’est pas relatif. Et comme nous devons lui apprendre en quelques années ce que les hommes ont acquis en des centaines de siècles, nous devons l’initier à cette loi si féconde et si générale, bien le persuader qu’il est lié, lui qui se croit libre, à tout ce qui l’entoure.


On ne saisira jamais assez d’occasions, on n’inventera jamais assez d’anecdotes, pour pénétrer l’enfant de cette dépendance. Par exemple, on lui montrera que le plus insignifiant de ses gestes, en apparence, peut retentir sur une destinée voisine. Car nous sommes, à notre insu, comme l’araignée au centre de sa toile. Nos actions se prolongent au-delà de nous-mêmes, s’irradient, jettent autour de nous une trame invisible, où les autres viennent se prendre.

Oui, nos gestes ont leurs prolongements inconnus, leurs retentissements mystérieux. S’il existe une solidarité des êtres, il existe aussi une solidarité des actes. Encore un phénomène capital, qui devrait souvent fixer notre réflexion. Au moment d’arrêter une décision, si mince soit-elle, il ne faudrait pas dire, comme on nous y invite volontiers « Bah ! rien n’a d’importance ! » Non, non. Il faudrait dire : « Tout peut avoir de l’importance. » Méditant sur une grave circonstance de notre vie, nous sommes souvent tentés d’en rechercher les causes en remontant le cours du passé. Nous ne le pouvons pas. Car elle est l’aboutissement d’une suite d’événements dont beaucoup nous échappent. Elle nous apparaît suspendue à une chaîne dont bien des maillons nous sont cachés. Mais il nous arrive pourtant d’isoler, de saisir un de ces maillons. Sans lui la chaîne se fût rompue. Notre destinée a dépendu de lui. Nous l’examinons… Et nous sommes frappés de sa petitesse et de sa fragilité.


Il y a beaucoup d’associations, de mutualités, certes. Mais ce sont encore des flaques isolées, comme celles qu’on voit sur la grève à marée basse. Elles ne sont point encore unies en un flux irrésistible. Un trait montrera combien l’esprit d’association est encore nébuleux. A Paris, les locataires d’une même maison ne s’unissent jamais. Pourtant, ils représentent une association indiquée, dont tous les membres couchent et mangent sous le même toit, dans une étroite communauté de dangers, de soucis, d’intérêts. Combien leur entente unanime agirait puissamment sur le propriétaire, le gérant, le concierge… Ils pourraient, dans un autre ordre d’idées, acheter des objets d’utilité générale : une bascule pour le charbon, une balance pour les viandes et les légumes, des extincteurs d’incendie, une sonnette d’alarme. Ils pourraient même avoir une cuisine commune… Non, ils s’ignorent et ils ignorent la force que représente leur superposition.


Souvent les frais d’une amende dépassent de beaucoup le montant de cette amende. Des droits de timbre et d’enregistrement majorent démesurément la valeur d’une taxe. Mille excès du même ordre nous écrasent. Et personne ne proteste !

Eh bien, nous n’avons que ce que nous méritons, du moment que nous ne trouvons pas l’énergie de nous grouper, de nous compter, de nous apercevoir que nous sommes le nombre et que nous pourrions faire chaque jour de la révolution pacifique.

Car enfin, qui nous impose ces abus ? Des irresponsables, des larves de bureau, dont la force est faite de notre faiblesse. Comme nous les verrions trembler et se terrer, si nous nous dressions…