Au nom de quel idéal sévit-elle ? La peine qu’elle applique, est-ce l’expiation, le châtiment dans le sens religieux du mot ? Est-ce un effet de la loi du talion ? Est-ce, au point de vue social, une dette ? Est-ce un exemple ? Il y a de tout cela dans sa subtile barbarie. Sa toge est un habit d’arlequin.
Souhaitons une refonte totale des Codes. Certes, une collectivité doit se défendre. Mais à la façon dont se défend un organisme. Or, la nature ne punit pas la cellule dangereuse. Elle l’empêche de nuire.
Tel sera l’unique point de vue de la justice prochaine. Elle sera d’abord préventive. Elle cherchera à éviter l’éclosion puis le développement de la mauvaise cellule. Et quand elle n’aura pas pu éviter le mal, elle ne se demandera pas dans quelle mesure l’accusé est coupable, elle se demandera dans quelle mesure il est nuisible.
L’idée de Patrie[2].
[2] Les notes qui composent cet Essai ont été réunies de 1903 à 1914. Celles qui concernent l’idée de Patrie datent du printemps 1914. Je n’ai rien à y changer. J’aurais trop à y ajouter.
On devrait pouvoir discuter du patriotisme sans être accusé d’en affaiblir le sentiment ou de se dérober à ses charges. Hélas ! Il n’en est rien. Défense de l’examiner, défense d’y réfléchir. Dès qu’on le conçoit autrement que ses prêtres farouches, on est le lâche, on est le traître. Je ne sais pas de plus odieuse, ni de plus stupide injustice.
Le premier grief que l’on puisse faire au patriotisme, c’est de se présenter comme immuable. Au contraire, il se transforme, il s’élargit sans cesse. Pourquoi masquer son caractère transitoire, au lieu de montrer son évolution, d’en pénétrer les esprits et, par là même, de la préparer, de la hâter ?
Comment nier cette métamorphose continuelle ? L’idée de patrie… Mais elle naît du jour où l’homme fixe sa tente, habite une caverne. Et elle aboutit aujourd’hui à ces immenses États-Unis d’Amérique qui sont dix-sept fois plus vastes que la France.
Mais cette France elle-même n’est qu’un patient agglomérat de parcelles d’abord ennemies. Elle est un exemple de cet accroissement successif, indéfini. Le chaud langage du patriotisme appelle la France la tunique sans couture. Au contraire, elle n’est faite que de pièces cousues. Au moment où ces lignes sont écrites, beaucoup de gens vivent encore qui ont vu l’annexion de la Savoie et du Comté de Nice. La Lorraine et l’Alsace devinrent françaises sous Louis XIV et la première Révolution.
Il fut un temps où l’Austrasie et la Neustrie s’étendaient sur notre territoire actuel. Elles se détestaient. Elles étaient en guerre continuelle. Et, sans doute, le papa neustrien disait à son petit garçon : « La Neustrie, c’est la tunique sans couture. Il faut aimer la Neustrie. Il ne faut aimer que la Neustrie. Il faut détester l’Austrasie. C’est l’ennemie héréditaire ». Et puis, un jour, la Neustrie et l’Austrasie, cela s’est appelé la France…