Dans un autre temps, notre sol était morcelé en fiefs féodaux, dont les seigneurs luttaient sans cesse les uns contre les autres. Et j’imagine encore les langages si différents que tenaient peut-être à leurs enfants les gardiens de deux forteresses rivales. L’un d’eux disait : « On se battra toujours de château à château. En face, c’est l’ennemi éternel. Dressons le pont-levis. » Et l’autre : « On ne se battra peut-être pas toujours de château à château. Notre voisin ne sera peut-être pas toujours notre ennemi. En y pensant, préparons ce temps-là. Hélas ! Il n’est pas encore venu. Dressons le pont-levis ».
Des deux, quel était le sage ? A qui le temps donna-t-il raison ? On vit en paix entre voisins de campagne, entre communes, entre provinces. Qui peut prétendre qu’on ne vivra pas en paix entre nations ? Et cependant ces deux gardiens dressaient l’un et l’autre le pont-levis. On peut, en effet, croire et travailler à un avenir amélioré sans se dérober aux nécessités présentes, quoi qu’en prétendent les patriotes de carrière. On ne saurait trop y insister. Ainsi, puisqu’il y a des malfaiteurs, il serait fou de supprimer la police. Mais on doit néanmoins tenter de diminuer le nombre de ces malfaiteurs — par l’éducation, la lutte contre les grands maux populaires — afin de parvenir à réduire la police. De même, il serait fou de supprimer l’armée, puisqu’il y a encore des nations fondées sur la force. Mais ne doit-on pas essayer de modifier l’état d’esprit de ces nations, de les éclairer sur elles-mêmes, afin d’arriver à réduire les armées ?
Contre cette notion d’une patrie toujours plus vaste, sans cesse élargie, on peut dresser deux objections principales. La première est tirée de l’histoire. Des empires sont nés, ont grandi, sont parvenus à un développement limité, puis ils ont disparu. Leur exemple semble donc démentir cette tendance à un élargissement continu, indéfini, puisque, parvenus à leur taille, à leur accroissement final, ces empires ont achevé leur histoire, furent rayés de la carte du monde, au lieu de se fondre dans une plus vaste agglomération. Mais l’idée de patrie n’échappe pas à la loi de transformation universelle qui, partant de l’embryon, tend sans cesse vers des organismes plus complets. Or, cette loi procède par essais successifs. Les empires dont l’histoire a gardé la trace furent des ébauches successives de patries. Chacun a profité de l’héritage du passé, a laissé son apport, a marqué un pas en avant. Les États qui nous ont précédés étaient des organismes plus imparfaits que ceux que nous réalisons aujourd’hui. Ainsi, leurs divers éléments n’étaient pas réunis par le réseau des liens rapides, des communications instantanées que nous possédons actuellement. De même, dans l’échelle ascendante des êtres, c’est le système nerveux qui va se perfectionnant. Nous ne sommes qu’un moment de le cohésion humaine.
Seconde objection : seuls les hommes qui parlent une même langue s’unissent sous un même drapeau. C’est le signe de ralliement, le trait de race. Cette nécessité s’oppose donc à l’agglomération d’États dont les langages sont différents. Il serait facile de répondre que nombre de Bretons et de Provençaux ne parlent pas le français et le désapprennent même après le régiment. Mais il y a mieux. Il existe un État dont les citoyens, unis par un même idéal, poussent très haut le sentiment patriotique, et qu’on cite souvent en exemple de démocratie organisée. Cependant, groupés en régions, ils parlent trois langues : le français, l’allemand, l’italien. C’est la Suisse, qui apparaît comme le modèle réduit des confédérations futures.
Après avoir fait grief au patriotisme de se présenter comme immuable, on doit lui reprocher d’être uniquement guerrier. Il est singulier qu’entre les individus d’une même nation l’instinct de solidarité ne soit encore vraiment invoqué, cultivé, que face à l’ennemi possible. Le drapeau, signe de ralliement, est un emblème belliqueux. Dès qu’il devient pacifique, on ne le salue plus.
Une guerre éventuelle ne devrait pas être l’unique occasion, pour les gens d’un même pays, de se serrer les uns contre les autres, de communier dans l’enthousiasme, de s’entr’aider, d’ajouter leurs efforts, de coordonner leurs élans généreux. Il y en a mille autres, des occasions de fraternelle générosité. On imagine une nation dont les citoyens diraient : « Unissons-nous pour que la patrie soit forte, mais aussi pour qu’elle soit belle, aimable, brillante, pour qu’elle n’ait plus ces plaies abominables qui la rongent : la misère, la sottise, l’injustice, l’alcoolisme ».
Non. Un peuple ne vibre à l’unisson que sous la menace étrangère. Il ne s’excite que contre le voisin. Il ne se tourne que vers la frontière. Il voit le péril extérieur. Il ignore les ennemis intérieurs. Il n’y a pas encore de patriotisme pacifique, de patriotisme productif. On ne conçoit pas encore que les savants soient des patriotes au même titre que des officiers. C’est très beau de mourir pour sa patrie, mais il faudrait aussi vivre pour elle. Que fût-il advenu de toutes les découvertes, si les inventeurs n’avaient pas affronté le lent martyre de leurs efforts et de leurs déceptions ?
Imagine-t-on un propriétaire qui mettrait toute son ardeur à défendre son domaine contre les voisins et qui ne garderait rien de son activité pour le parer et l’enrichir ? C’est ainsi que vivait le seigneur féodal. Dans son château-fort, nul bien être, nul agrément. Tout y était sacrifié à la crainte de l’envahisseur. Ce n’était que fossés, murailles, travaux de défense et de guet. Les châteaux ne commencèrent à s’embellir que lorsqu’ils cessèrent de se fortifier. Entre elles, les nations en sont au moyen âge.
Ce caractère uniquement guerrier du patriotisme est si marqué qu’il existe d’admirables sociétés pour les blessés militaires, fonctionnant fébrilement à vide, ou s’entraînant, se faisant la main dans les expéditions coloniales. Mais il n’y en a pas d’équivalentes pour les blessés civils, bien que l’usine et le taudis soient des champs de bataille quotidiens.
Ce patriotisme, tout en carapace, pointes en dehors, sans chair intérieure, se hérisse uniquement contre les périls de l’heure. Étant guerrier, il étouffe le patriotisme pacifique. Voilà son grand méfait. Il rugit si l’on murmure que ces périls pourraient cesser d’exister. Pourtant il suffirait que les peuples menacés par la guerre ne voulussent pas la guerre, que leur volonté unanime fût vraiment la résultante de toutes les volontés. Mais le patriotisme ne veut rien entendre. Il stigmatise des mots les plus avilissants ceux qui souhaitent de préparer un tel état d’esprit. Il prédit la guerre. Il l’appelle presque.