La preuve ? Qu’une guerre lointaine éclate — expédition coloniale ou lutte entre demi-civilisés — ce patriotisme se tourne en ricanant vers les pacifistes. Il triomphe. Il l’avait bien dit, qu’il y aurait toujours des guerres.

Il nous dit encore : « Les barbares vont couler sur nous comme aux premiers siècles. Leurs hordes sont à nos portes. » Hélas ! c’est possible : il y a des patriotes enflammés dans tous les pays. Il est possible que les changements récents survenus dans l’organisme européen n’aient pas encore eu le temps de faire sentir leurs effets bienfaisants, de triompher de la folie guerrière. Car il existe des internationalismes partiels, dont des congrès fréquents sont les signes trop inaperçus. En particulier, un internationalisme financier, d’une sensibilité extrême, d’une puissance incalculable, et qui préside peut-être à nos destinées. Le réseau des communications intenses et rapides, tendu sur les États, est tout neuf. Le chemin de fer a soixante-dix ans, le téléphone quarante ans, l’auto vingt ans, la sans-fil et l’aviation dix ans. Tout cela tient dans la durée d’une vie humaine. Comment prétendre, en un si court laps de temps, mesurer les effets de ces modifications profondes dans la vie de relation ?

Il faut l’avouer. Ce patriotisme qui n’a qu’enthousiasme pour les travaux de la guerre et que sarcasmes pour les travaux de la paix, ce patriotisme est servi par l’âme populaire, si routinière, si lente à se réaliser, à prendre conscience d’elle-même. Au XXe siècle, on parle de la guerre avec la même résignation, le même fatalisme, que de la mort. Il semble que ce soient deux fléaux également inévitables. Au cinéma, des femmes du peuple, regardant défiler des scènes abominables d’une récente guerre orientale, disaient, les doigts au creux de la joue : « Quelle horreur ! » D’autres fermaient les yeux. Et ces mêmes foules, des deux côtés de la frontière, ne se disent pas encore : « Pourtant, si nous ne voulions pas nous tuer ? »

Cette résignation à la barbarie de la guerre apparaît encore plus surprenante quand on la compare à la mentalité générale. Nul doute que les mœurs ne soient moins rudes que dans le passé. Nous ne constatons pas leurs progrès, mais ils sont réels. Et le contraste est éclatant entre ces mœurs adoucies, policées, et l’indulgence résignée pour la férocité guerrière. Quand un mineur ou un puisatier est enseveli sous un éboulement, toute la nation frémit pour cette vie humaine. On suit avec angoisse dans les journaux les progrès des travaux de sauvetage. Le retirera-t-on mort ou vivant ? Et puis, que quarante mille hommes périssent en un jour de bataille, on ne s’émouvra pas. On lira sans révolte : « L’artillerie a fait merveille… » Quand, en pleine paix, l’équipage d’un sous-marin ou d’un cuirassé périt dans une catastrophe, c’est un deuil national. Les pauvres gens, comme on les plaint ! On pleure, on enquête. Mais on ne se dit pas que dans une seule rencontre, il en périrait cent fois, mille fois davantage ! Ce carnage belliqueux, on l’admet, on l’accepte — d’avance. On ne fait pas tout ce qui est moralement possible pour l’éviter. Ce contraste n’est-il pas frappant ?

Supposez deux villas voisines, à la campagne. L’un des propriétaires s’arme jusqu’au toit. Un jour, il massacre tous ses voisins. Lui-même a perdu dans la bagarre quelques-uns des siens. Quel tolle si les juges proclamaient : « Les droits qu’il a si chèrement acquis à la conquête sont sacrés. La propriété voisine lui appartient ». C’est cependant le langage que tient, d’un consentement unanime, la diplomatie autour des belligérants, la lutte terminée. Il y a une grâce d’État pour les choses de la guerre.

Pourtant, on devrait cesser de se résigner dès qu’on examine les misérables causes d’une guerre. Faut-il parler de ses causes apparentes ; minuscule incident, prétentions diplomatiques ? Elles sont d’un comique sinistre, tant elles sont follement démesurées avec les indicibles ravages qu’elles vont déchaîner. Derrière ces raisons de paravent, s’abritent les vrais appétits. Mais qu’il s’agisse d’un trône à consolider, d’une diversion à des troubles intérieurs, de grosses convoitises de territoire ou d’argent, qu’importe ? Rien de tout cela n’intéresse le bonheur des deux peuples qu’on va jeter l’un sur l’autre.

Et enfin, derrière ces mobiles apparents ou réels, il y a les agissements profonds, ceux qui ont rendu la guerre possible, en la déclarant inévitable. Il y a une certaine presse qui travaille les masses de ses ferments actifs et dont les meneurs obéissent tour à tour — ou tous ensemble — au chauvinisme, à la folie des grandeurs, aux tentations de la Bourse, aux appétits métallurgistes, au désir de flatter les primitifs instincts de leur clientèle. Et si l’atroce conflit éclate, qui retardera de plusieurs siècles la civilisation terrestre, on retrouvera peut-être, parmi les artisans inconscients de l’œuvre abominable, quelques hommes au pouvoir qui, croyant servir leur ambition et peut-être même leur pays, n’auront servi que d’étroits intérêts et de longues rancunes de caste.

Enfin, il y a le patriote échauffé, le bon patriote, comme ils disent. Oh ! ceux-là sont les grands coupables. D’autant plus inexcusables que, tout en versant de chaudes larmes sur l’abandon des grands idéals du passé, sur la montée de l’individualisme, ils suivent, eux aussi, dans le terre-à-terre de la vie, l’humble morale du bonheur. Ils n’ont jamais été profondément influencés par la foi qu’ils professent. Dans l’existence, ils se conduisent comme de simples pacifistes. Tout en maudissant le progrès, ils en usent. Mais non, ils ne veulent pas en convenir. Ah ! ceux-là, pourquoi ne peut-on pas leur crier que le culte de la personne humaine — ce culte qu’ils servent pour eux-mêmes — entraîne celui de la collectivité, mais non point d’une collectivité réduite à un coin de terre.

Je maudis leur doctrine de haine. Ils veulent chasser l’étranger, ses représentants, ses produits. Qu’adviendrait-il donc de notre richesse, si l’étranger appliquait la loi du talion, supprimait le bienfaisant échange ? Je les maudis de battre monnaie avec un idéal qu’ils considèrent comme sacré, en mettant au jour des romans, des pièces — dont ils touchent les droits — qui exploitent un chauvinisme exaspéré. Je maudis le patriote de table d’hôte, celui qui décerne des diplômes de bon français, qui les détient, qui en a le monopole. Celui qui veut sur la nappe un pot de moutarde français, bien français. Et qui louche sur son voisin dès que la courbe de son nez ne lui paraît pas bien française. Celui qui ravale l’homme au rang de la bête, en le poussant à foncer sur quiconque ne lui ressemble pas. Oh ! celui-là, j’appelle de tous mes vœux sa disparition de la surface de la terre. Je n’ai de haine que pour la haine…