Beaucoup d’esprits n’imaginent pas encore les États-Unis d’Europe. Cependant, on peut dire que cette prévision est déjà réalisée à certains yeux. Si elle n’existe pas dans le temps, elle existe dans l’espace. En effet, pour l’Américain du Sud, par exemple, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, sont déjà des départements d’Europe. De même que nous associons, que nous confondons dans l’éloignement, le Brésil, le Pérou, l’Argentine, le Chili… Et cependant ces nations, elles aussi, ont creusé entre elles les fossés du patriotisme. Mais déjà nous les rapprochons.


Un chauffeur, qui avait fait Pékin-Paris en automobile, me disait qu’il avait eu le même battement de cœur en voyant le poteau Europe en quittant l’Asie qu’en voyant le poteau France au retour d’un voyage en Italie. Ce simple trait ne montre-t-il pas ce qu’il y a de transitoire dans le groupement actuel ?


Dans un salon, on admet qu’il y ait un banquier, un artiste, un prolifique, un célibataire. Et dans le groupe européen, chacun veut être au premier rang, en tout. Pourquoi n’y aurait-il pas la nation artiste, la nation riche, etc. ?


Les nations rappellent ces filles légères et changeantes qui, habitant la même hospitalière maison, se disputent, se fâchent, se réconcilient, toujours excessives dans leurs manifestations de haine et de tendresse.

Voulez-vous penser aux relations de la France et de l’Angleterre depuis cent ans, de Waterloo à l’Entente cordiale, en passant par la Crimée et Fachoda ?


L’idée de patrie est subtile. La dette contractée envers les morts, la conservation du patrimoine d’œuvres et d’efforts accomplis avant nous, l’atmosphère particulière, la faune, la flore, les coutumes considérées comme des reflets du ciel qui les domine, autant de notions très ténues, très délicates. Et on peut s’étonner que ce soit au nom de sentiments presque insaisissables, qu’on demande aux hommes les plus incultes les suprêmes sacrifices. Mais on répond qu’ils en ont l’instinct. Et il faut ajouter aussi qu’on a dû habiller ces sentiments, les pavoiser, les rendre plus perceptibles en les soutenant de grands mots sonores, amour sacré, honneur, gloire…