Dans la bourgeoisie française, les enfants en bas âge accaparent la mère. Elle ne vit que pour eux. Elle ne vit pas pour elle. Et c’est pourtant la fleur de sa jeunesse. Puis, au contraire, plus tard, elle met ces mêmes enfants en pension, elle ne les voit presque plus. Toujours le manque d’harmonie, de mesure.
Il existe un moyen, pour la jeune mère bourgeoise, de se vouer moins uniquement à la première éducation de ses enfants et de pouvoir profiter ainsi des plus charmantes années de son existence. Pourquoi ne pas confier, de plus en plus, les petits-enfants aux grands-parents ? Tout milite en faveur de cette tendance. La grand-mère n’est plus l’aïeule en cheveux blancs des clichés convenus. Elle est active, allante. Elle peut assumer la tâche. Et d’un cœur d’autant meilleur qu’elle a tout de même renoncé en partie à l’agitation du monde et qu’elle a, pour ses petits-enfants, une mansuétude, une patience, une douceur, que n’ont pas toujours les mères.
Il y a des mères très malheureuses. Peut-être sont-elles les artisans de leur propre malheur. Peut-être en faut-il voir les causes dans la sèche sévérité de la première éducation, puis dans l’abandon de l’internat.
Il faut avoir le courage d’ouvrir les yeux des enfants sur ce grand et triste drame, qui fait tant de victimes. Il s’agit de ce malentendu si fréquent, bien plus fréquent qu’on ne croit, entre la mère et ses enfants. Elle les aime et elle ne parvient pas à s’en faire aimer. Elle se plaint de ne pas les avoir près d’elle et, quand elle les a, elle les accable d’observations, elle leur rend ces réunions pénibles.
Il y a alors, chez ces enfants, un sentiment qui n’a de nom dans aucune langue. Ce n’est pas de la haine, de l’éloignement, de l’hostilité. Non. Je le répète. Cela n’a pas de nom.
Enfin, ces enfants et leur mère ne se comprennent plus. Chaque fois qu’ils tentent de s’étreindre, dans un élan, ils se heurtent et se blessent.
Et ce sont là, je le répète, des mères très malheureuses, très douloureuses. Elles ont beaucoup d’amour refoulé dans le cœur. Et quand elles veulent le montrer, elles se sentent maladroites. Il leur paraît qu’on accueille mal leurs caresses. Il leur jaillit des mots différents des mots qu’elles voudraient dire. Quel calvaire devient alors leur existence…