Et les enfants comprennent tard — avec quelle affreuse mélancolie — le malentendu qui les a séparés de leur mère. Aussi faut-il le dénoncer, s’efforcer de le dissiper à temps.


L’enfant doit apprendre à vivre dès qu’il commence à vivre. De sa première année dépendront toutes ses années. On doit appliquer pour ainsi dire dès la naissance les principes dont on entend s’inspirer. C’est une nécessité capitale. Plus l’éducation devient une science, plus cette influence initiale apparaît décisive. Le petit être que nous portons dans nos bras est d’une plasticité incomparable. A ce moment de son existence, l’action du milieu s’exerce profondément sur les instincts héréditaires, encore inconsistants et l’orthopédie morale peut accomplir des miracles.

Le livre, le théâtre même, ont montré l’importance du choix de la nourrice sur la destinée de l’enfant. Ils ne se sont pas attardés, que je sache, devant une vue que m’a dévoilée la prescience d’un illustre physiologiste. Si la nourrice communique sûrement à l’enfant des tares de son tempérament physique, peut-être lui donne-t-elle aussi quelques-uns des grands traits de son caractère. Il est possible qu’il devienne un peu breton, ou normand, ou gascon, selon le lait qu’il a sucé. Les enfants nourris par une chèvre ne gardent-ils pas quelque chose de capricant ?

On a tout dit des soins qui doivent entourer les premières sensations de l’enfant qui s’ouvre à la vie. Que rien ne l’offense, que tout le flatte, de ce qu’il voit, entend, goûte, touche et respire. Qui sait si des sens heureux ne préparent pas une âme heureuse ? On a tout dit de la nécessité, dès cette première année de l’enfant, de fortifier en lui les bonnes habitudes, de briser les mauvaises, de combler ses justes désirs et de résister ferme à ses caprices malicieux. La bibliothèque de la première éducation est riche en conseils. L’un d’eux mérite pourtant qu’on s’y arrête encore. Puisque l’enfant apprend la langue qu’il entend, enseignons-lui tout de suite un langage correct. Ne lui parlons pas bébé. N’employons pas nous-mêmes ces mots puérils qu’il balbutie et qu’il devra ensuite désapprendre. Pourquoi appeler devant lui « tuture » un objet qu’il devra finalement appeler « voiture » ? Ne tombons pas dans le travers de ces gens qui, pour se faire comprendre d’un anglais, lui parlent français avec un accent britannique.


Il n’y a pas de pire moyen d’éducation que la violence.

Les grands éclats de voix, les aigres gronderies, sont inefficaces. Nous l’avons dit : l’enfant s’y accoutume et cesse bientôt de les entendre. Dans les champs, la plupart des charretiers mènent leurs chevaux à grand renfort d’effroyables jurons. Mais bientôt ils ne peuvent plus se dépasser eux-mêmes en violence. Et leurs hurlements sont sans action. Au contraire, le taciturne obtient tout d’un mot qui porte.

Proscrivons aussi la menace du père Fouettard et autres Croquemitaines. A quoi bon peupler l’imagination des enfants de fantômes d’épouvante ? La réalité leur réserve assez de visions d’effroi sans que nous en ajoutions.

Enfin, n’usons pas des punitions corporelles. La gifle n’est qu’une décharge de la colère. De sang-froid, on la regrette. Elle soulage qui la donne. Elle ne guérit pas qui la reçoit. N’en usons donc pas, ni du martinet, ni de la fessée, de la potée d’eau froide, ni du cabinet noir. Toute cette puérile torture a les effets de la vraie torture. Elle inspire toutes les suggestions, toutes les lâchetés de la peur. Je suis persuadé que la plupart des enfants mentent par crainte du châtiment. C’est le moyen de défense des faibles.