Au lieu de punir, de se montrer autoritaire, je voudrais qu’on exerçât sur l’enfant du « prestige », cet ascendant que nous acquérons parfois sur nos amis, notre entourage. Et cela dès la toute petite enfance. C’est cette sorte de respect ébloui qu’il faut lui inspirer pour le diriger, jusqu’au jour où nous pourrons agir sur sa sensibilité et sa raison, ces deux rênes idéales. Comment l’obtenir ? Jamais, en tout cas, avec des coups. Ce prestige, c’est de notre opiniâtreté à vouloir nos desseins, c’est de la dignité de notre attitude qu’il doit naître. Nous devons donner à l’enfant la notion de notre fermeté comme de la solidité des murs, de la clarté du jour. Un sourcil froncé, une voix simplement durcie, valent alors toutes les imprécations du monde.
Un autre mot me satisferait autant que le prestige pour définir ce pouvoir nécessaire avant l’éveil du cœur et de l’intelligence : c’est la crainte, mais la crainte au sens divin du mot. Car nous sommes, nous devons être pour le tout petit une sorte de divinité. C’est de nous qu’il tient toute sa morale de berceau. Ce qu’il doit faire et ne pas faire, c’est ce que nous permettons et défendons. Provisoirement, nous sommes sa conscience ! Et voilà en quoi, devant le grand observateur qu’est le petit enfant, nous devons surveiller nos gestes, nos paroles, paraître en beauté, comme des dieux qui seraient visibles.
Ce prestige, qui nous sert quand l’enfant s’éveille à peine à la vie, dans les premières années de son existence, il faut le garder à ses yeux quand il commence à comprendre et à sentir. C’est plus difficile, mais c’est aussi nécessaire…
Nous nous enorgueillissons par trop, devant les enfants, de notre expérience. Ce n’est que la somme de nos déceptions. N’en soyons pas plus fiers que des cheveux qui blanchissent ou qui tombent : l’expérience n’est qu’enthousiasmes pâlis, illusions fanées. La vie ne nous donne guère de sagesse. En faut-il un exemple ? Deux crises bornent l’existence virile : à l’aube, l’éveil des sens, au déclin, leur sommeil. Or, ces deux crises font commettre à l’homme des folies analogues. Ne croyons donc pas devenir d’augustes, de marmoréennes statues. Ayons humblement conscience de notre continuelle fragilité.
Il y a une sorte de contrat à établir entre l’enfant et ses parents. Jusqu’à l’âge où il subvient à ses besoins, une subordination de sa part est inévitable. C’est aux parents à l’en pénétrer et à lui rendre douce cette nécessité d’obéissance.
Il faut insister sur cette idée qu’en ne punissant pas les enfants, on leur évite de mentir. En effet, ils emploient le mensonge comme un bouclier. Ils se dissimulent derrière lui. C’est un moyen de cacher la faute et d’éviter le châtiment. Si, lorsqu’ils ont commis une maladresse, cassé quelque objet, ils savent qu’en l’avouant on ne les grondera pas, qu’on ne les frappera pas, qu’on leur dira simplement : « Ce n’est pas bien. Tâche de faire attention », qu’on leur représentera le prix des choses, le soin qu’il en faut avoir, dans ce cas-là, ils avoueront, ils ne mentiront pas. Ils auront acquis, pour l’avenir, le précieux bénéfice de la franchise.