J’estime qu’il faut prendre la défense du mariage. Tout imparfait, tout précaire qu’il soit, de fortes raisons plaident pour lui. Il est la solution de moindre inconvénient. Dans le moment présent, il est, pour un couple, la formalité nécessaire, qui le met en règle avec la société et lui ouvre les portes. Il est le passe-port et le passe-partout. Lui seul permet au père et à la mère de se prolonger ouvertement dans leurs enfants, car lui seul leur permet de les avouer, de les garder, de les élever selon leur pensée, de leur léguer leur nom, leurs reliques et leurs biens.

Le mariage ne fait que consacrer un groupement dont on doit souhaiter la force et la durée. Car la famille, limitée aux parents et aux enfants, constitue la vraie cellule sociale, microcosme où jouent déjà ces vertus d’association dont l’essor doit sauver le monde.

En contraste avec l’égoïsme du célibat, le mariage apparaît en effet une longue épreuve d’altruisme. La vie conjugale contraint à penser aux autres, à travailler pour les autres. Le renoncement, la tolérance, s’y exercent incessamment. Elle n’est qu’une longue suite de concessions mutuelles. En boutade, on pourrait appeler le mariage une concession à perpétuité.

Puis le mariage est dans le sens de l’avenir. La tendresse s’affine et s’épure à travers les siècles. Le monde primitif, le passé barbare, évoquent la promiscuité animale, le « toutes à tous ». Le monde futur réalisera peut-être l’union mûrement délibérée, respectée sans effort ni contrainte, sous la devise « Une seule pour un seul ». D’ailleurs, chaque homme, qui recommence et refait pour son compte toute l’histoire de l’humanité, passe par toutes ces étapes. Il est d’abord le collégien qui désire toutes les passantes ; puis il devient peu à peu plus exigeant, et son choix, de plus en plus rare, tend enfin vers une seule femme.

A quoi bon arracher le sceau légal attaché par le mariage à ces deux grands besoins qui mènent la créature et qui dureront tant que battra un cœur humain : s’appuyer sur un autre être, et se survivre par l’enfant ? Du fond de l’avenir, des révolutions grondantes peuvent accourir, tout abattre pour tout restaurer. Elles n’aboliront pas le sens de la paternité, claire raison de vivre, douce tyrannie que l’homme subit sans révolte, culte qu’il sert dans la ferveur, foi modeste qui possède pourtant, comme ses sœurs altières, ses sacrifices, ses tentations, sa vie future, ses extases, ses mystères et ses grâces, humble religion qui survit à toutes les religions… Des cataclysmes d’idées, des déluges de sang peuvent bouleverser le monde. Ils n’aboliront pas cet instinct qui, aux sommets de la joie et de la souffrance, dans l’amour et la détresse, jette l’homme contre un sein de femme et, dans un élan de tendresse ou de compassion, ouvre les bras de sa compagne sur le doux refuge d’oubli, l’asile voluptueux et maternel…

Il faut donc réagir, dans l’esprit de l’enfant, contre ce continuel dénigrement du mariage que propagent tant de refrains, de satires et de vaudevilles et dont nos faciles plaisanteries — sans doute par un besoin de revanche contre les petites misères de la vie — se font trop volontiers l’écho.

Railleries tellement répandues, tellement admises, qu’une pièce, un roman, ne peuvent pas mettre en scène des époux amoureux sans paraître ridicules et surannés. L’incompatibilité entre le mariage et l’amour est si solidement établie que, pour un passant dans la rue, un couple enlacé n’est jamais un couple marié.

S’il importe de ne pas représenter, aux yeux des enfants, la vie au-dessus du plan du réel, il importe tout autant de ne pas la leur représenter au-dessous de ce plan. Ayons donc le petit courage d’affirmer, en dépit de la littérature et de nos facéties, que s’il n’existe guère de ménages d’amour au sens parfait du mot, il existe par contre nombre d’unions tendres, fortes et durables.

N’en voit-on pas, de ces couples parvenus à leur automne, où l’on sent que les deux compagnons s’estiment toujours et se plaisent encore. Attentifs l’un à l’autre, appuyés l’un à l’autre, ils résistent au temps et à la vie. Les souvenirs purs et frais des primes années ont laissé dans leur cœur un parfum qui ne s’évanouit pas. Puis les enfants, tant de peines et de joies partagées, l’habitude, les liens de la chair, les mutuelles confidences, ont tissé entre eux une trame innombrable et solide. Et cette trame leur est précieuse. Car elle est leur œuvre, elle est née de leur effort, comme la maison qu’ils ont bâtie, le jardin qu’ils ont cultivé. Oui, les inévitables intempéries ont défeuillé la fleur printanière. Mais elles ont découvert et fécondé un solide fruit de tendresse, dont le suc tonique reste le grand cordial, aux heures d’épreuve… Et c’est encore une très belle réalisation.

Montrons aussi aux enfants que la grande chance et la meilleure garantie de bonheur sont dans le libre choix des fiancés, où ils puissent longuement s’éprouver, reconnaître entre eux l’entente et l’attrait, aussi bien les affinités morales que les affinités physiques, dont la place est si large dans la vie à deux. Une telle union ne promet-elle pas plus de sécurité que celles ou présidèrent l’intérêt, le caprice romanesque, un fade arrangement ? Devant de tels gages, inclinons nos préférences personnelles. Réservons simplement notre droit de contrôle et ne l’exerçons qu’au cas où nous aurions découvert chez le prétendant une tare ineffaçable.