Les conversations et les lectures donnent aussi à l’enfant des idées faussées et contradictoires sur l’adultère. D’une part, dans nos propos, nous le traitons en gaudriole. Un homme est-il trompé ? Il est comique. On lui fait les cornes. On l’appelle cocu. Et l’on passe gaiement. Et, d’autre part, les faits-divers sont rouges des drames d’adultère. Le cocu devient tragique. Il tue. Son geste paraît si légitime que le jury l’absout et que la justice lui accorde « l’excuse légale » s’il abat sa femme en flagrant délit… L’enfant recueille ces propos et ces exemples incohérents. Qui croire ? En fait, la vérité est entre ces deux erreurs. L’adultère ne mérite ni l’humour ni la mort. Il n’est point si facile, ni si aisé, ni si gracieux. Il impose, à ceux qui le commettent, toutes sortes de lâchetés, d’entraves, d’humiliations, de mensonges, d’effrois et d’alertes. Il inflige, à ceux qui en souffrent, d’indicibles chagrins. Et, par ailleurs, pour tous ceux qui portent haut le respect de la vie humaine, il n’est pas de défaillance qui exige du sang, pas de cas passionnel qui ne se résolve autrement que par le meurtre.

Les enfants — qui voient tout — voient autour d’eux des ménages se rompre. Accoutumons-les à l’idée que le divorce est juste et logique pour deux époux sans enfant qui se sont trompés l’un sur l’autre, ou l’un l’autre. Mais convenons qu’il apparaît insuffisant, médiocre et boiteux, dès qu’il s’agit d’un père et d’une mère. L’enfant est entre eux, qui les tient par la main. Il les unit d’un lien qu’ils hésitent à trancher. C’est seulement quand les petits sont capables de s’envoler du nid que les parents peuvent l’abandonner à leur tour.

Mais notre propre exemple, notre propre attitude, sont encore les meilleures leçons des choses du mariage. Évitons donc avant tout ces discussions, ces disputes, qui frappent l’esprit des enfants et finissent par y associer les deux idées de querelle et de ménage. Au contraire, quel merveilleux enseignement donne le spectacle d’un foyer où les époux en tous points se concertent et se mettent d’accord. Ministère en miniature, où les deux dirigeants se partagent, à pouvoir égal — car la femme tend très justement à devenir l’équivalente de l’homme — les divers portefeuilles selon leurs aptitudes et non plus selon les traditions : à l’un les finances, les affaires étrangères ; à l’autre l’intérieur, le commerce…

C’est au foyer qu’on apprend toute la délicate conduite de la politique ménagère. Depuis les petites opportunités, celle de ne pas quitter trop tard le négligé du matin, de ne pas chausser trop tôt les pantoufles du soir, jusqu’aux grandes opérations de police, où l’on évince du pouvoir ceux qui tendraient à l’usurper, amis trop assidus, parents trop tyranniques… Politique au grand jour, qui montrera le bienfait de la franchise, de la clarté, des ententes explicites, incessantes, et qui laissera dans l’ombre les aveux inutilement pénibles d’où naissent les conflits.

C’est à l’école du foyer qu’on prend les grandes leçons d’indulgence et de mansuétude, en particulier à l’égard de ces caprices, de ces changeantes humeurs qui sont souvent chez la femme des reflets de sa santé.

C’est là enfin que s’acquiert l’art charmant des prévenances, des attentions, tout cet actif échange, si nécessaire à la durée de la tendresse entre deux êtres : cadeau qui fête les dates heureuses, fine louange qui ensoleille une âme féminine, continuel « souci de l’autre », de lui assurer sa joie, toute sa joie. Certes, l’enfant ignore bien des rites de ce culte assidu et fervent, ceux surtout qui valent à un homme d’être appelé par sa compagne — de quelle voix reconnaissante — un « bon mari ». Mais d’aimables images sont tombées dans sa mémoire. Plus tard il en saisira le sens profond, la portée cachée. Il comprendra que le symbole du mariage est un solide autel bâti d’estime et de confiance, où ne doit pas s’éteindre la flamme du plaisir.


Pour l’amour comme pour le mariage, une seule question s’impose, du point de vue de l’éducation : quelle idée de l’amour souhaitons-nous donner à nos enfants par notre continuel enseignement, afin de les préparer à la vie ?

Ah ! Bien plus encore que pour le mariage, il importe de redresser les notions convenues qui traînent dans les livres, les pièces, les conversations, partout. Toute notre littérature se nourrit de l’amour. Les opéras chantent l’amour. Les tableaux, les statues, illustrent l’amour. L’art tout entier s’inspire de l’amour, sent l’amour, sert l’amour. Et nous respirons un immense mensonge. Jamais la représentation de la vie ne s’est tant écartée du réel. Sans cesse, elle tend à nous montrer l’amour facile, l’amour sans risques, l’amour parfait. Or, il n’est pas une aventure, pas une seule, où l’homme ne se heurte à la crainte de la maladie ou à la crainte de l’enfant. Dans l’aventure mondaine, la femme jette autour de ses reins une invisible ceinture de stérilité qu’il faut tourner avec toutes sortes de ruses amoindrissantes, de soucis triviaux, sans s’affranchir pourtant d’une longue suite de bas soucis. Et l’aventure galante, où le plaisir s’apaise à la source banale, empoisonnée par d’innombrables passages, apparaît encore plus décevante en ses fraudes ou tragique en ses dangers.

Et nous nous faisons les complices de cette énorme duperie, par nos propos. Nous jonglons légèrement avec ces lourds périls. Nous servons de fades lieux communs avec un clignement d’œil, un bon rire gaulois. L’enfant illégitime ? « Péché de jeunesse ». La maladie ? « Coup de pied de Vénus ». Quitte d’ailleurs à déjuger nos paroles par nos actes, en accablant de la même honte impitoyable, de la même réprobation féroce, la fille-mère et le vénérien.