Il faut dénoncer un autre délit de la littérature : elle nous représente la fréquence et la durée du « grand amour », d’un amour si grand qu’il emplisse toute une existence d’une immuable félicité. Le grand amour… On le voit apparaître dans tous les romans, dans toutes les comédies. Où le voit-on dans la vie ? A feuilleter les Mémoires du passé, à regarder autour de soi, on constate vite que — sauf chez quelques êtres d’exception — il n’est point de passion qui demeure étale, qui se soutienne d’une ardeur fixe tout au long d’une existence. On s’aperçoit que tout s’effrite, se ride et fléchit, et que l’amour vieillit encore plus vite que l’amoureux. Peut-être faut-il discerner encore, dans cette croyance au grand amour, au long amour, une prévision d’une humanité supérieure où tous les êtres seraient enfin fidèles et resplendiraient de cette noblesse, de cette force et de cette beauté que donne la constance. Mais ces temps ne sont pas venus. Il n’est pas plus d’amour inaltérable que de jeunesse éternelle. Ah ! Si l’on pouvait lacérer tout ce décor d’illusions, briser tous ces mensonges dorés qui flattent et reflètent notre espoir d’absolu. Si l’on pouvait faire admettre que le bonheur est relatif et la passion saisonnière… Parmi ces couples qui se jettent au grand amour, d’une ruée farouche et parfois meurtrière, il en est qui renonceraient au voyage, d’autres qui du moins en apercevraient d’avance le terme. Que de déceptions, de drames évités…

Est-ce à dire que l’amour ne soit pas important ? Nullement. Il suffit d’interroger l’histoire présente ou passée pour se convaincre qu’il est partout, au centre de tout, qu’il anime tout. Ce n’est pas seulement dans un crime qu’il faut « chercher la femme ». Mais derrière tous les gestes de l’homme, des plus bas aux plus nobles. La conquête de l’argent, celle du pouvoir, qui semblent les grands mobiles humains, ne sont elles-mêmes que des moyens de conquérir la femme. Le désir mâle dresse l’axe du monde. Oui, l’amour est important. Mais c’est à cause de cette importance même qu’il ne faut pas le montrer sous des traits faux et fardés à ceux qui découvrent la vie. Il ne faut pas que l’enfant croie le plaisir si facile, ni l’amour si fréquent…


Au moment où l’évolution féminine s’accélère et se marque, il peut être intéressant d’examiner si elle influencera l’amour, s’il y aura quelque chose de changé dans ses modalités, du fait que la femme s’affranchit, se réalise et devient vraiment la moitié de l’humanité. A mon sens, on n’en peut pas douter. Il semble bien que la femme doive payer la conquête de ses droits sociaux. Et sur quel terrain devra-t-elle reculer, sinon sur celui où s’exerçait souverainement son empire ? Voici donc la prédiction qu’autorise et qu’impose l’inéluctable loi d’équilibre et de compensation : ce qu’elle gagnera en pouvoir visible, la femme le perdra en pouvoir caché.

Il s’agit d’abord d’une diminution de ferveur. Car la galanterie n’est que le signe sensible du culte dont la femme était l’objet, du pouvoir secret qu’elle exerçait sur l’homme. Et ce pouvoir était formidable. Injustement opprimée par la loi du mâle, contrainte à la ruse à défaut du droit, elle avait dû dans l’ombre aiguiser ses armes naturelles, son charme et sa beauté, ses dons d’attrait et de séduction. Par sa dureté même, l’homme obligeait la femme aux souples habiletés. Pour lutter contre lui, elle dut tendre des pièges, dont sa grâce était l’appât. Mais réduite à jouer ce rôle secret, elle s’y montra merveilleuse. Le langage même de l’amour peignait sa souveraineté. Elle était l’idole. Elle était la maîtresse. Le tyran lui parlait à genoux. Et ce fut sa revanche continuelle… La loi disait rudement : « La femme doit suivre son mari ». Mais, dans la rue, le mari suivait les femmes. On la chassa du trône : mais elle régna sur les rois. Elle mena la planète sans jamais se montrer et, par là, fut divine.

On avait fait d’elle une créature rare, distante, convoitée, refermée sur elle-même, défensive. Soit. Elle usa, pour parvenir à ses fins, de son prestige mystérieux. Sa moindre démarche troublait et flattait l’homme en place. Il était prêt d’avance à l’écouter et à la satisfaire. Il l’attendait dans une petite fièvre, après un coup d’œil à la glace et un coup de doigt à la moustache. Et si elle obtenait tant avec un sourire, que n’obtenait-elle pas en accordant davantage ?

C’est cet empire secret qui va peut-être resserrer ses frontières. C’est sur cette carte du Tendre que la femme nouvelle va peut-être abandonner du terrain. Sortie du temple où l’avait reléguée l’homme et prenant place au forum, elle ne connaîtra plus tous les rites du culte ancien. Dès son avènement au grand jour, elle devra laisser tomber son voile de mystère et combattre à visage découvert dans le duel de l’amour.

Est-ce à dire que les deux rivaux vont subir une métamorphose complète ? Que la femme va perdre sa coquetterie, ses charmantes pudeurs, ses grâces émouvantes, son bel idéal de tendresse dévouée, de passion absolue ? Que l’homme n’aura plus ce constant désir d’éblouir, de vaincre sa chère ennemie, et aussi de se réfugier contre elle ? Non pas. Ce sont des traits de l’espèce, des raisons d’être.

Mais dans ce combat, les armes seront désormais presque égales. Il y aura, dans les aveux, une sorte d’équivalence et de réciprocité. On a vu tout ce qu’ont acquis de résolution, de force décidée, les femmes nouvelles qui travaillent. Elles savent ce qu’elles veulent et ce qu’elles valent. Cette autorité, elles l’apporteront partout. La vie sentimentale y gagnera en franchise. Il y aura moins de madrigaux, mais plus de sincérité, moins de papillonnages autour de la fleur rare, mais moins de fleurs délaissées. Combien de destinées en deviendront meilleures ! Combien de malheureuses ont soupiré en vain après le compagnon souhaité qu’elles aimaient secrètement. Peut-être eût-il été heureux de se savoir préféré. Mais il ne savait pas. Et il passait. Vienne, après le règne des paupières baissées, celui des regards droits, et c’en sera fini de ces injustes souffrances.

Plus audacieux, mais plus réfléchi, plus consenti, le don de soi apparaîtra plus noble. Tout libre-échange fait passer sur les frontières un grand souffle salubre.