L’aînée la pressa:
—Ah ça! voyons, tu l’aimes donc déjà? Et lui?
Mais elle se déroba encore:
—Ne m’interroge pas, ne me force pas à m’interroger moi-même. Je ne veux pas savoir. Je veux partir.
Et blottie contre sa sœur, elle ajouta, la voix passionnée:
—Ah! Il me semble que j’aimerai tant, si fort, si uniquement ... Emmène-moi, Zonzon, emmène-moi ...
Que faire, au mieux du bonheur de Lucette? Car cela seul importait. Zonzon réfléchit. Par nature et par métier, elle avait le jugement prompt, lucide et stable. Sa décision fut vite arrêtée! Partir. Pourquoi pas? Si ce Paul Duclos n’aimait pas Lucette, s’il l’oubliait sitôt partie, mieux valait en effet qu’elle s’en détachât au plus vite. S’il l’aimait vraiment, l’épreuve de l’absence achèverait de l’éclairer sur lui-même, l’éperonnerait, le jetterait à la poursuite de la fugitive par-dessus tous les obstacles. Et si, en dehors de son énorme fortune, il était réellement digne d’épouser Lucette, il lui apporterait alors la plus grande chance de bonheur au monde: un mutuel amour sans entrave, ni souci.
Et Zonzon prononça délibérément:
—Eh bien, c’est entendu, ma petite Lucette. Je t’enlève.
En vérité, nous ne sommes qu’une vivante contradiction. Lucette voudrait que cette dernière journée au château des Barres fût déjà achevée, dans une hâte de malade avant l’opération, qui souhaite éperdument que c’en soit fini. Et, en même temps, elle voudrait arrêter la fuite des heures, isoler, déguster chaque minute, chaque seconde, comme on tâche de garder au palais la saveur d’un sorbet qu’on sent fondre dans sa bouche. Ce royal domaine qu’elle ne reverra plus, elle voudrait l’inscrire, le fixer dans sa mémoire, l’emporter en elle-même. Et toute la matinée, en guidant sa sœur à travers les salles et les jardins, parmi la folle fête de lumière, elle butine, par tous ses sens éveillés et tendus, les souvenirs.