Quinze jours! A-t-elle vraiment vécu quinze jours au château? Tour à tour il lui semble qu’elle y soit arrivée la veille et qu’elle ne l’ait jamais quitté. S’asseoit-elle vraiment depuis quinze jours à cette table, dans cette salle à manger d’une solennité d’église, habillée de bois anciens, noirs et luisants, trouée d’une cheminée féodale dont la hotte se heurte aux caissons du plafond? Quinze jours qu’à chaque repas elle contemple en coin, sans parvenir à s’apprivoiser, son redoutable voisin M. Duclos, sa solide carrure, sa simplicité soigneuse, sa face de granit, ses yeux aigus sous les sourcils hérissés. Quinze jours qu’elle l’entend, à chaque plat mitonné, de sa voix qui s’est éraillée sur les chantiers:
—Revenez-y donc, M’ame Savourette.
Et quinze jours que maman se laisse tenter, avec un heureux roulis des épaules, le menton dans la gorge, la lèvre grasse et le regard gourmand:
—Oh! M. Duclos, j’en reprendrai bien encore un petit peu ...
Et lui, lui ... Il est assis face à son père, devant elle. Oh! Elle voudrait lui trouver des défauts, pour le regretter moins. N’a-t-il pas gardé, de son récent séjour en Asie-Mineure—deux ans de fouilles au dur soleil—un petit air levantin? On s’imprègne des pays qu’on habite. Avec son teint brûlé, sa pointe de barbe noire, on dirait un personnage des Mille et une Nuits, habillé chez le bon tailleur. Et quelle singulière façon d’écouter, la tête inclinée, le regard au plafond. Pourquoi entr’ouvre-t-il parfois la bouche une seconde, avant de parler? L’œil est trop doux, le profil trop régulier, le front trop bossué ... Allons donc! Elle ment. Il est parfait. Et maudissant son blasphème, elle voudrait, d’un élan, se lever de table et courir lui demander pardon.
L’après-midi. Que d’heures légères—si légères qu’elles ne laissaient pas de traces dans le souvenir—passées dans le parc, autour de ce petit temple troyen qu’édifiait papa, avec les matériaux et d’après les plans rapportés par M. Paul. Chaque jour on en suivait les progrès. On tirait de leurs caisses les briques vernissées, les faïences, les mosaïques dont devait se revêtir cette reconstitution charmante. Hélas! Lucette ne la verrait pas achevée ...
Un coup de cloche à la grille. Un couple apparaît au détour d’une allée. Les Turquois. Car le village de Brûlon ne s’enorgueillit pas seulement de son royal château des Barres. Il possède aussi son homme célèbre, Turquois, l’auteur dramatique, qui s’y retire pendant les mois d’été. Les gens du pays ne connaissent guère ses pièces, libres et violentes. Mais ils voient son portrait dans les feuilles et les magazines, sa face de joyeux vivant, crépue et lippue. M. Duclos fait grand accueil à son voisin. Mais Lucette n’aime ni son jovial sans-gêne, ni sa réputation libertine. Et à chaque visite, elle s’étonne de ce regard tendre, admiratif, fidèle, dont le suit sa femme, si différente de lui, si grave, si contenue, d’une grâce si souveraine, d’une si belle allure ailée. Bah! Encore des gens qu’elle ne reverra plus ...
Un domestique apporte des sodas. M. Paul raconte son goût inné d’archéologie, cite le fameux exemple de Schliemann, le savant allemand, tour à tour mousse, garçon épicier, enrichi enfin dans le commerce de l’indigo, poursuivant et réalisant à travers d’invraisemblables vicissitudes le rêve de toute sa vie: exhumer Troie, la Troie de l’Iliade, Troie dix ans investie par Ménélas pour venger l’enlèvement de sa femme Hélène! Et sous la ville de Pâris et de Priam, il avait découvert six autres cités superposées! Ainsi, sept civilisations s’étaient succédé avant le siège dont le chant d’Homère nous a gardé le souvenir ...
Turquois appuie d’un gros rire:
—En somme, de vos sept civilisations, que reste-t-il? Une histoire de femme!