Puis, de sa manière brusque, il s’empare de Lucette, l’isole:
—Et vous, mademoiselle, vous trouvez que ça vaut dix ans de siège, une femme enlevée?
Sans attendre de réponse, il déploie des idées scabreuses sur le mariage, avec autorité. Distraite, absente, Lucette songe au cher tête-à-tête qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus jamais. Quelle ironie, de paraître flirter avec ce déplaisant personnage! Mais elle y prend un amer plaisir, une joie de mortification. Furieuse contre le destin, elle s’en venge sur elle-même.
L’heure passe, à la fois rapide et lente. Maintenant, autour du petit temple, tous tirent des caisses les précieuses mosaïques couchées sur des claies de paille, en rassemblent les morceaux. On dirait de grands enfants occupés à un gigantesque jeu de patience. Comme tout ce monde est joyeux, insouciant! Ils ne devinent donc pas, ni les uns ni les autres, qu’un drame se joue, tout près d’eux, dans un petit cœur? Ah! Quelle plaisanterie, cette mystérieuse télépathie qui devrait avertir notre entourage de notre chagrin. Comme ils sont loin de nous, nos proches! Lucette est presque dépitée qu’on soit si gai autour d’elle, qu’on ne soit pas influencé par sa peine secrète. Et, en même temps, pour rien au monde, elle ne l’avouerait.
Et voyez comme ils sont tous éloignés, en effet, de pressentir la vérité. Quand Lucette annonce qu’elle accompagnera sa sœur à Paris—décidément elle invoque la nécessité d’un essayage—c’est à peine si l’on interrompt le jeu des mosaïques. Maman, qui, souriante et placide, le suit du creux de son fauteuil, demande seulement:
—Tu l’as dit à ton père?
Et M. Savourette ne s’émeut guère. Il l’aime pourtant bien, sa fillette. Mais voilà: il détaille les fresques à Mme Turquois. Et il est resté d’une si fine galanterie, d’un si joli empressement près des femmes, qu’il est tout à son inoffensive habitude de briller et de plaire. Il tire et jette en avant sa manchette, fait valoir son profil cambré à la Henri IV et accueille la nouvelle d’un distrait:
—Ah! ah!... Et tu nous reviens bientôt, surtout?
M. Paul lui-même ne se doute de rien. Il se donne à sa minutieuse besogne d’un entrain joyeux, une de ces gaîtés ingénues et fougueuses qu’on voit parfois aux très jeunes religieux qui, soutane troussée, jouent au ballon avec leurs élèves. Dirait-on qu’il a vingt-sept ans?