Et elle ajouta en souriant:

—Avez-vous lu Daphnis et Chloé?

—Non.

—Même pas! J’aurais dû m’en douter.

Ah! c’est bien la peine de posséder à fond son antiquité!... Eh bien, Daphnis et Chloé s’aiment. Mais ils ne savent pas s’aimer. Ils manquent d’expérience. Et ils ne sont pas heureux. Ils sont tourmentés, inquiets. Jusqu’au jour où une certaine Lycénion dissipe l’ignorance de Daphnis. Grâce à quoi les deux amants goûtent enfin le bonheur. Oh! je ne prétends pas vous renseigner à la manière de Lycénion, rassurez-vous. Sérieusement, Paul, c’est en médecin que je veux vous parler. En médecin ami, très ami, mais en médecin. Vous aussi, votre ignorance peut compromettre votre bonheur. Il faut qu’elle cesse.

Et comme il s’apprêtait à parler:

—Eh! parbleu, poursuivit-elle. Je sais bien ce que vous allez me répondre. Vous connaissez votre a b c. C’est entendu. La preuve, c’est que vous avez un enfant. Un enfant ... Justement, rappelez-vous les trente heures de tortures qu’a passées Lucette à ce moment-là. Où elle demandait grâce, et qu’on l’achève, et qu’on la tue ... Où vous pleuriez, vous, d’avoir été comme l’artisan de son supplice et de ne pas pouvoir l’adoucir. Vous ne vous êtes jamais demandé ni sur-le-champ, ni plus tard, ni ces jours-ci quand vous êtes descendu en vous-même, vous ne vous êtes jamais demandé si une pareille souffrance ne devait pas être compensée par du plaisir? Vous trouvez naturel qu’une femme puisse endurer le martyre, risquer sa peau, mettre au monde une demi-douzaine d’enfants, sans éprouver de la satisfaction au moment où elle les conçoit? J’en connais, de ces malheureuses. Elles sont légion. Mais je dis qu’il ne devrait pas y en avoir. Non, non, c’est trop injuste, et d’une injustice qui devrait frapper un esprit réfléchi comme le vôtre.

Elle s’échauffait, frappait à son tour le bureau du plat de la main.

—Car enfin, vous autres hommes, non seulement vous êtes dispensés de ces abominables tortures, mais encore, vous êtes certains, à coup sûr, avec qui que ce soit, pour ainsi dire mécaniquement, automatiquement, d’atteindre à ce plaisir qu’ignorent tant de femmes. N’est-ce pas une pitié qu’il y ait tout juste une élue sur quatre appelées?... Eh! oui, voilà le chiffre, autant qu’on puisse faire de la statistique en ces matières-là. Et le plus fort,—est-ce par un calcul de l’égoïsme mâle, ou par cette maudite horreur de tout ce qui touche au sexe,—le plus fort, c’est que, la plupart du temps, celles qui ne goûtent pas le plaisir n’en connaissent même pas l’existence! Elles ne savent pas qu’il y a une volupté précise, une extase culminante, quelques secondes de frénésie, de folie heureuse, auxquelles elles ont droit—comme vous. Elles ne savent pas ce qui leur manque ...

—Cependant, put placer Paul, n’y a-t-il pas des femmes insensibles ...