—C’est un bruit que les hommes font courir! s’écria Zonzon. La frigidité! Une femme frigide. C’est vite dit. C’est commode. Comme si la froideur ne pouvait pas toujours s’échauffer! On dit encore, inversement: il y a des femmes qui ont du tempérament, des femmes qui ont des sens. Et par là on laisse entendre que toutes les autres sont inertes. Mais toutes les femmes ont des sens; seulement il faut savoir s’en servir. Je sais bien, sur cette question-là comme sur toutes les questions, on se sépare en deux camps. Mais je me range parmi ceux qui proclament qu’il n’y a pas de frigidité absolue, de femmes à jamais insensibles. Il n’y a que des endormies qu’on peut toujours éveiller. Leur sensibilité est latente. Il s’agit de la développer pour en révéler les effets. Eh oui, l’histoire de la plaque photographique, toujours sensible, elle aussi, dont la faculté d’impression existe, et qui, pourtant, a besoin d’être développée pour révéler l’image qu’elle tient enclose. Il lui faut le bain favorable, des soins, tout un traitement dans l’ombre, pour que les oppositions apparaissent, s’affirment en vigueur. La révélation ... Le mot est juste, même au sens religieux. Ce je ne sais quoi de miraculeux, d’éblouissant, qui vous ouvre le ciel ... Mais il faut révéler, il faut aider la nature. C’est très joli, d’être en adoration devant sa femme, comme vous l’êtes. Mais vous m’avez promis de tout entendre, n’est-ce pas? Eh bien, mon cher, on n’adore pas une femme avec les mains jointes ...
Et pour justifier l’audace nécessaire de ses paroles:
—Voilà, la lacune, voilà la faille où pouvait sombrer votre bonheur. Il faut la combler. Il faut seconder la nature. Elle-même le demande. Mieux, elle y invite. Elle a ses vigies, qui sont aux aguets du plaisir, qui se portent au-devant de lui, qui annoncent et préparent son approche. Elle veut que le vainqueur ne se précipite pas trop vite dans la place, qu’il s’arrête à ces postes avancés, qu’il les flatte au passage. Afin qu’il ne puisse pas ignorer ses vedettes, elle les érige habilement aux seuils et aux faîtes, à fleur de lèvres, à fleur de gorge, et la plus secrète, mais aussi la plus sensible, n’est pas plus difficile à trouver qu’une violette sous la mousse ... A toutes, il faut payer le tribut d’hommages qu’elles réclament ... Il ne faut pas penser qu’à soi. Il faut penser à l’autre, sans cesse.
«Et plus tard, avant d’atteindre an sommet du plaisir, il faut se rappeler encore qu’on est deux à tenter l’ascension. Il faut se défier de sa fougue et de son impatience, et cela d’autant plus qu’on se sait plus rapide et plus pressé. Il faut s’assurer qu’on est suivi par l’autre, le stimuler, l’entraîner au rythme de sa propre marche, l’attendre au prix même d’une halte, afin d’arriver ensemble à la cime ... Et tout cela, parbleu, c’est de l’altruisme! Mais oui. C’est peut-être l’exemple le plus frappant de cet altruisme que prêchent les morales et les religions. De cet altruisme qui a l’air de nous coûter et qui, en fin de compte, nous rapporte. Ce qu’il y a d’admirable dans l’amour, c’est qu’en s’occupant de l’autre, on s’occupe encore de soi. Car c’est accroître sa joie que de la partager. Et l’éprouver à deux, c’est l’éprouver deux fois ...
«Voilà l’avantage immédiat. Mais l’avantage continu, l’avantage vital, c’est que la femme dont toutes les aspirations sont satisfaites, la femme contentée, est du même coup fixée. Elle ne chasse plus sur l’ancre. Ayant ce qu’il lui faut, elle ne faute pas. Ses sens sont à l’abri d’une surprise, puisqu’ils sont avertis. C’est le pivot, c’est l’axe du mariage. Par là, l’homme tient dans ses mains le sort de la vie à deux. Pour lui, quelle sécurité, quelle sauvegarde! Voilà le vrai lien, la vraie soudure entre les deux êtres associés. Et l’opinion ne s’y trompe pas. Si elle s’apitoie si peu sur le sort du mari trompé, c’est qu’elle le soupçonne confusément d’avoir méconnu, soit par égoïsme, soit par ignorance, cette grande vérité.
Et se portant d’elle-même au-devant des obstacles:
—Surtout, ne vous laissez pas arrêter par les objections que l’on ne manque pas d’opposer à une pareille doctrine. Dangereux, dit-on, de faire de sa femme sa maîtresse. Moins dangereux, en tout cas, que d’en faire la maîtresse d’un autre! Dangereux, dit-on, d’exciter les curiosités et les convoitises de sa femme. Mais ces convoitises et ces curiosités sont en elle. Et elle cherchera obscurément à les satisfaire au dehors si elles ne sont pas satisfaites au logis. On vous dira aussi qu’il existe de bons ménages où la femme n’éprouve pas de plaisir. Parbleu, il en existe aussi où la femme est cul-de-jatte! Mais l’homme qui tient ce discours oublie qu’il prive sa compagne d’un bonheur qui lui est dû. Enfin, qu’on n’aille pas prétendre non plus qu’initier ainsi sa femme, c’est l’asservir. Non. C’est simplement lui faire la part égale.
«Ne vous laissez pas influencer par de telles préventions. Au contraire, regardez autour de vous. Est-ce que cette clef n’ouvre pas, ne livre pas toutes les existences féminines? Voyez ces inachevées comme cette petite Mme Chazelles que vous avez connue, dont la vie gâchée, délayée, s’en va à vau-l’eau, faute d’avoir fait prise sous l’étreinte. Et derrière cette pauvre silhouette falote, d’autres m’apparaissent, identiques, ses sœurs en infortune, ces nostalgiques provinciales dont le mari rentre fourbu de la chasse, du cercle ou du banquet, et qui s’étiolent, végètent, soupirent, rêvent à de romanesques aventures, tandis qu’il eût suffi qu’un peu de bonheur attentif se posât sur elles pour qu’elles s’épanouissent ... Voyez les Madame Evenon, délaissées, elles aussi, par un mari fantoche, mais qui s’acharnent à la poursuite du grand frisson, qui veulent à tout prix parvenir à la cime, et qui roulent, de culbute en culbute, se détraquent, se souillent et s’abîment.
«Et les autres, les révélées ... Ah! on ne devrait pas pouvoir s’y tromper. On devrait les reconnaître rien qu’à leur allure équilibrée, stable et coulante de frégate en course, leur langueur fraîche et saine de fleur arrosée.
«Le peuple, dans sa clairvoyance instinctive, reconnaît la femme qui «a ce qui lui faut, qui a son contentement». Les mots dégagent l’idée. Ah! j’en ai recueilli bien d’autres, au dispensaire, sur les lèvres de pauvres filles. Tenez, celui-là, d’un raccourci en éclair: «J’ai relui ...».