Les révélées ... Comme elles sont en quiétude et bien d’aplomb ... Il n’y a qu’à la nuit qu’elles s’agitent, un peu fébriles. La soirée leur paraît longue, le bridge interminable. Ah! parmi elles, il n’est pas d’oisives. La vie ne leur paraît jamais ni creuse ni vide. Leur journée a toujours un but: elles attendent le soir.
«Et le bienfait se répand sur toute leur existence. C’est lui qui fait ces maturités aimables dont nous avons, vous et moi, un exemple si proche qu’il n’est point utile de le citer. C’est lui qui fait ces jolies vieilles indulgentes, dont l’œil reste piquant, la lèvre bonne et le cœur tendre. Parce qu’elles ont attendu en frémissant les soirs de leur jeunesse, elles attendent en souriant le soir de leur vie.
«Les révélées!... L’empreinte qu’elles ont reçue est si profonde, si vive, qu’elles sont heureuses, même si leur compagnon n’est pas digne d’elles par ailleurs. Il suffit qu’un Turquois ait ainsi marqué sa femme au coin du plaisir, pour se l’attacher tout entière. Elle est l’esclave, mais l’esclave qui ne veut pas s’affranchir. De lui, elle accepte tout, elle pardonne tout. Pour elle, c’est le demi-dieu. Le demi-dieu pétri de travers humains, mais qui donne la vie, qui anime la statue ... Et, peut-être, ce pouvoir si facilement conquis n’est-il point si injuste qu’il le paraît. Car il ne va pas, chez l’homme, sans un certain sens de bonté, de prévenance et d’attention.
«Les révélées ... Ont-elles, au contraire, un compagnon parfait? Oh! alors, ce sont les vraies bienheureuses. Elles ont l’existence divine, le bonheur en diamant que rien n’entame, que rien ne raye et qui ne tombe qu’à la mort. Le bonheur, l’existence qui vous attendent, vous deux, vous qui avez tout, la fortune, l’amour, vous à qui ne manque que ce joyau pour couronner, pour fermer le diadème....
Et, les avant-bras appliqués à la table, les mains jointes, en suppliante:
—Je vous en prie, Paul, croyez-moi. Méditez, creusez tout ce que je viens de vous dire. Certes, ma tâche est ingrate. Connaissant votre idéal, votre culture, votre tournure d’esprit, je me doute bien que je vous rebrousse et que je vous révolte. Je me doute bien qu’il doit vous paraître misérable, presque vil, de vouloir donner au bonheur des racines de chair, faire dépendre son éclosion de soins et d’expédients dont vous ne voyez peut-être que la trivialité, de hausser la volupté jusqu’au rang des vertus et de fonder l’honnêteté sur le plaisir ...
«Et pourtant, pourtant ... Ah! vous qui aimez Lucette de tant de façons déjà, vous devriez chercher à l’aimer pour ainsi dire anatomiquement, à comprendre combien tout son organisme délicat est différent du vôtre ... Vous devriez concevoir que, chez la femme, le sexe est comme un second cœur. Oui, un second cœur où, comme dans l’autre, la vie afflue, se ramasse et bat son grand rythme. Un second cœur, peut-être plus sensible que le premier, et dont les émotions, les maux, les joies, retentissent profondément sur les sentiments, le caractère, sur toute la femme. Un second cœur, dont il faut aussi écouter les appels et combler les vœux ...
«Mais il n’y a pas besoin de raison de science pour saisir l’importance et la grandeur de cette révélation, de l’unisson dans le plaisir. Il suffit de se rappeler tout ce qu’il y a d’imparfait, d’incomplet, dans le plus rare amour; cette impossibilité, pour deux êtres qui s’adorent, de se comprendre, de se connaître à fond; ces cloisons qui se dressent, ces mensonges qui s’imposent, ces malentendus qui s’établissent entre eux, malgré leurs efforts désespérés de se pénétrer, de plonger l’un dans l’autre. C’est par là qu’ils sentent toute leur misère. Et c’est par l’extase qu’ils s’en affranchissent. Leur rêve de communion absolue, sans entrave et sans masque, ne se réalise que dans la sensation éperdue d’être enfin parcourus et liés par le même frisson, fondus au même creuset, de n’avoir plus qu’une vie, n’étant plus qu’une joie ...
Paul errait seul, dans la nuit et le vent, sous la pluie tenace et violente, autour de la gare de Lyon.
Il guettait Lucette. Cependant, Zonzon l’avait bien détourné d’aller la chercher à la gare. Il ne fallait pas, disait-elle, donner à ce retour une importance de solennité, souligner ainsi la durée de l’absence. Au contraire, Lucette devait rentrer simplement, comme d’une fugue aux Barres entre deux trains, d’une course. Elle-même, au téléphone, avait prié qu’on ne l’attendît point.