Mais il avait passé outre, ou, du moins, tourné le conseil, dans son impatience de la revoir un quart d’heure plus tôt qu’à la maison, de s’assurer ainsi qu’elle rentrait vraiment. Si, au dernier moment, elle se dérobait, si elle reculait devant la crainte d’une explication? Ou même, si une cause fortuite l’avait empêchée de partir?
Seulement, il se contenterait de la contempler dans l’ombre, sans se montrer. Et il rentrerait derrière elle, lui laissant ainsi le temps de reprendre contact avec les choses, de se réaccoutumer au logis. Il lui avait envoyé l’auto, sans y monter lui-même.
Arrivé trois grands quarts d’heure trop tôt, il avait d’abord attendu à la terrasse d’un café dont les bâches, gonflées d’eau à crever, lâchaient des cataractes sous les coups de vent. De là, il épiait l’énorme horloge lumineuse incrustée dans le beffroi de la gare. Et son impatience était si vive, qu’il se félicitait de voir la gigantesque aiguille avancer par saccades. Il lui semblait, à chaque secousse, gagner instantanément une minute. Mais comme elle restait longtemps immobile!..
Enfin, l’heure approcha. Agité, incapable de demeurer plus à la même place, il se leva, commença de guetter la sortie. Et, obligé de se cacher de son chauffeur qui devait ignorer sa présence et qui attendait sur le terre-plein, il se glissait, avec toutes sortes de ruses et de précautions, derrière les balustrades et les files de voitures, sans jamais perdre de vue l’arrivée.
Il envia ceux qui pouvaient se montrer, ceux qui, en ce moment, déambulaient tranquillement sur les quais ou se groupaient autour de la sortie. Mais, en même temps, il goûtait une sorte de volupté à se sentir isolé, perdu, dans le déluge et la rafale, à marcher dans les minces lames d’eau qui vernissaient les trottoirs, sous les regards des agents encapuchonnés qu’inquiétait son allure louche de chasseur en embuscade.
L’idée qu’elle allait venir le soutenait, l’exaltait. Et soudain, il était poignardé de la crainte de ne pas la voir. Il ne pouvait plus contenir son impatience. Elle le dépassait. Elle l’étouffait. Un de ces moments à commettre un vol, un meurtre, n’importe quoi, pour tromper l’attente.
L’heure arriva. Mais le train avait sans doute du retard, car la sortie restait vide. La possibilité d’un accident le traversa. Il vit Lucette morte, dans la nuit, en rase campagne. Sûrement, il se tuerait. Mais un mouvement se dessina. Les petits groupes massés à l’arrivée s’en rapprochèrent. Les files de voitures se resserrèrent. Les gabelous se postaient à la porte. Des chauffeurs mirent leur moteur en marche. Les premiers voyageurs apparurent, pressés, isolés, sous la lumière violente des globes électriques. Puis, le flot grossit.
Caché entre deux voitures, le cœur dans la gorge, le cou et le regard tendus, Paul se haussait sur ses pointes. Mais sa vue se troublait. Dix fois, il crut reconnaître Lucette. Il se trompait. Elle ne viendrait pas. Et tout à coup, sans savoir comment elle était parvenue là, il la vit au ras du trottoir, dans son long manteau de voyage. Elle s’immobilisait, cherchant sans doute des yeux son auto.
Et lui ne voyait qu’elle, droite et svelte, le visage dans l’ombre du chapeau, sous la clarté crue. Toutes ses pensées, toute sa vie s’en allaient dans ce regard qu’il projetait sur elle, dont il l’enveloppait et la pénétrait. Il eut l’impression étrange de découvrir une Lucette nouvelle, la Lucette plus fragile, plus délicate, que les paroles de sa sœur lui avaient dévoilée. Oui, il avait compris, il avait foi. Il saurait achever de la conquérir.