Mais le chauffeur l’avait aperçue. L’auto vint ranger le trottoir et la masquer. Alors, il courut jusqu’à la voiture qu’il avait retenue et qui l’attendait dans la rue voisine. Il bondissait, sans souci des flaques, de la rafale et de la boue. Maintenant qu’il ne voyait plus Lucette, l’émotion, tenue un instant en suspens, rompait ses digues. Elle le bouleversait. Jamais il n’en avait connu d’aussi violente. Il en admirait la franchise et la force. Il n’y avait en lui que son amour.

Transporté d’espoir, de hâte, fou, la tête perdue, il sanglotait par la rue déserte en poursuivant sa course. Et dans son trouble, son attendrissement insensés, il jetait—lui qui avait à peine connu sa mère—ce cri de tous ceux qui ont faim, qui ont mal, qui ont peur, de tous ceux dont la vie est en jeu, ce cri qui monte du berceau et du champ de bataille: «Maman, maman!...»


IX

A l’arrière de la yole, les bras écartés suivant la courbe du dossier, les jambes croisées, la pointe du petit soulier blanc frétillant au bord de la robe de piqué, Lucette était étendue.

Paul, assis sur le banc mobile, suivait la rive à coups de rames allongés et lents, dans l’ombre des saules. Ils étaient seuls sur l’Yonne, en vue des Barres, par une de ces matinées de juin où, dans l’air bleu, s’attarde une brume blonde, comme s’il restait au ciel un peu de clair de lune.

Lucette caressait du regard les mouvements coulés du rameur, le jeu souple des muscles nerveux, le cou plein et rond de l’homme dans sa force, que dégageait la chemise molle, nouée d’une simple cordelière.

Elle le contemplait, dans la pleine lumière, accrue du reflet de l’eau. Ses yeux s’attardaient à des coins aimés de son visage. Un petit espace de peau toute blanche où la barbe ne pousse pas, à la commissure des lèvres, sous la moustache. Un autre à l’angle des paupières, si doux, si pur, si tendre, que les premières rides s’y exercent à tracer leurs sillons. Mais, Dieu merci, elles n’apparaissaient pas encore.