Parfois, au passage de la yole, un oiseau s’envolait des saulaies de la rive. Un petit héron, un butor, s’enfuyait, les pattes allongées, l’allure et le cri maladroits. Ou bien un martin-pêcheur, dont luisait un instant la gorge bleue, d’un éclat de saphir. Ou encore, d’une détente brusque de ressort, un poisson en chasse, perchette ou brochet, sautait hors de l’eau. Alors, des ondes s’élargissaient en cercle, fripaient de petites rides la belle robe de soie de la rivière, vert et or. Mais, bien vite, le courant la repassait. Et le calme absolu retombait.

Sans cette trop grande clarté, cette trouée lumineuse ouverte par le fleuve, Lucette se fût coulée aux pieds de son mari, pour lui prendre et lui baiser les mains, le sentir plus proche, contre elle, au-dessus d’elle, pour laisser monter vers lui sa gratitude et l’en pénétrer.

Oui, de la gratitude. Car, parfois, on eût dit qu’il était conscient, qu’il avait tout deviné, qu’il lui avait pardonné non seulement ses caprices et sa fugue, mais qu’il l’avait absoute tout entière, tant il avait mis de bonté attentive, d’indulgence câline dans son accueil au retour des Barres. A croire qu’il voulait lui faire oublier son égarement dans un redoublement de tendresse.

De son côté, quel besoin d’expier et d’effacer, quelle soif de rémission et de rachat la poursuivaient jusque dans les bras grands ouverts, puis refermés sur elle ...

Et n’était-ce pas le signe de la rédemption, la marque d’un amour purifié par une flamme nouvelle, ce bonheur inouï qui l’avait foudroyée, un soir?

Elle se souvenait ... Ce sursaut de surprise, ce frisson d’éveil, quand des éclairs de plaisir l’avaient traversée, d’abord. Puis l’espoir, l’attente, la joie qui s’affirme, qui jaillit, décisive, se noue, gagne, se répand, roule par tout l’être ses torrents délicieux ... Et ces cris qu’elle n’avait pas su retenir, l’attente plaintive, l’ardeur haletante, la stupeur éblouie, l’extase triomphante, toutes les cordes de la passion effleurées dans l’instant éternel, le râle qui s’achève en hosanna ...

Et, depuis, elle vivait dans la certitude heureuse du miracle.

Ils accostaient un petit port creusé dans la berge, devant le mur qui bornait le parc. Paul la soutint sous le bras, pendant qu’elle se tenait debout dans la yole oscillante et mobile. Et elle s’attardait, heureuse de se sentir prisonnière de cette main, dont la caresse ferme et chaude se répandait en elle.

En passant par la petite porte où les hauteurs de crue étaient gravées dans la pierre, elle dit:

—Tu te rappelles?