Ici, Mme Labernière tamponna ses yeux d'un petit mouchoir roulé, gros comme une noisette.

—Mais, bientôt, nous nous apercevons que, sur un point capital, nous différons d'avis: je tiens naturellement à une carrosserie ouverte, et Georges, si fantastique que cela paraisse, tient à une carrosserie fermée.

—Je ne pense pas qu'un tel dissentiment soit de nature...

—Attendez... attendez... Il faut que vous connaissiez exactement l'origine et les circonstances de la querelle. J'étais si fermement convaincue d'avoir de mon côté le bon sens, la logique, la raison, que je tentai d'abord d'y ramener mon mari en douceur. Il le fallait d'autant plus que, pour ces mêmes raisons d'économie, nous ne pouvions pas nous offrir le luxe de deux carrosseries. Mais comment peut-on souhaiter une voiture fermée pendant l'été? Si on baisse les glaces, on vit dans les courants d'air. Si on les tient levées, on étouffe. Autant voyager en wagon, alors. On n'aperçoit par les carreaux que de petits échantillons du paysage, juste assez pour donner envie d'en voir plus. En pays de montagne, autre histoire. On doit surtout regarder en l'air. Que voit-on? Le toit. C'est comique.

Et, derechef, Mme Labernière s'essuya les yeux.

—Mon mari, poursuivit-elle, essayait de plaider sa cause. Pour être juste, je dois vous rapporter ses pitoyables arguments. Il affirmait que certaines limousines sont pourvues de grandes glaces sur toutes leurs faces. Des lanternes de phare, à l'entendre. Et de là on sortait comme de sa chambre, comme d'une boîte, pimpant, verni, immaculé. Oui, cher maître, il a dit immaculé!

—Ce n'est point une injure grave...

—Vous allez voir. Je répliquai aussitôt que, bien enveloppée de ses voiles, une femme n'a rien à craindre, pas même d'être décoiffée. «Excepté, riposta Georges, les volées de cailloux que vous lancent les autos qu'on croise, et leur poussière qui s'introduit partout.» Naturellement, je haussai les épaules. Que sont ces vétilles, à côté de la volupté qu'on éprouve à sentir en pleine face le vent de la course, à boire l'air grisant, à goûter tout le vertige de la vitesse? Voyons, n'est-ce pas la raison d'être de l'auto?

—Il se peut... Mais...

—Narquois, mon mari évoqua la pluie soudaine, l'orage, la radée. «Et la capote, m'écriai-je, est-elle faite pour les chiens?» Vous croyez qu'il s'avoua cloué? Pas du tout. Il affirma qu'on retardait toujours l'instant de la dresser, parce qu'un chauffeur n'aime jamais s'arrêter et parce qu'on a toujours l'espoir que la pluie va cesser. Si bien qu'on est déjà trempé lorsqu'on se met à l'abri. Qu'au surplus ce tunnel de toile était cent fois plus inconfortable que la pire limousine. Bref, il se montra de la plus écœurante partialité. Il alla jusqu'à me dire, sur un ton provocateur, que je serais bien contente, l'automne venu, de pouvoir sortir encore par des temps incertains. «A moins, répliquai-je victorieusement, que je ne sois morte étouffée pendant l'été.»