—Exagération!...

—Je sais, je sais. Enragé de ne pas me convaincre, Georges s'emballait. Et c'est ce qui a tout perdu. Exaspéré par ma logique même, il s'égara, versa dans l'injure. Il me dit qu'à tout prendre, de tels goûts de plein vent ne l'étonnaient pas chez une personne toujours en l'air, toujours sortie. Parbleu! Cet homme passerait sa vie dans ses pantoufles, à tisonner au coin du feu. Sans doute placerait-il un petit poêle dans sa limousine, pour obéir à sa manie? Je le lui demandai. Alors il me répondit d'une voix terrible qu'il ne fallait pas se moquer des travers des autres, quand on en possédait une aussi riche collection. Et, tout d'une traite, il m'énuméra mes plus légers tics, mes moindres défauts, me révélant ainsi soudain qu'il les avait patiemment, secrètement notés au passage. J'en étais abasourdie... Quand j'eus repris le souffle, je vous prie de croire que je lui répliquai de la belle manière. Ah! je n'oubliai rien, depuis sa répugnante habitude de fumer le soir au lit, jusqu'à cette irritante façon de se racler la gorge chaque matin. Quel duel! Nous nous jetions à la face toutes les rancunes, toutes les rancœurs amassées en trois ans de ménage, de bon ménage, pourtant! Nous vidions l'abcès. C'était hideux. Et maintenant que nous nous sommes dit toutes nos vérités, maintenant que nous avons jeté le masque, que nous nous sommes montré notre vrai visage, la vie commune serait intolérable, intolérable. Nous serions l'un pour l'autre un objet d'horreur. Je ne veux plus le voir. Inventez des prétextes de divorce, maître, si cette odieuse scène ne suffit pas. Mais délivrez-nous l'un de l'autre...

Et les larmes de Mme Labernière redoublèrent.

Alors le vieil avocat lui dit doucement, en dissimulant un sourire:

—Ma chère enfant, puisque vous voulez bien me prendre pour juge de votre débat, croyez-moi, ne vous affolez pas outre mesure d'une querelle qui vous apparaît surtout grave parce qu'elle est la première. Et tentez encore une épreuve avant d'arrêter une résolution définitive. Je ne suis pas grand clerc en matière automobile. Mais n'y a-t-il pas de ces carrosseries mixtes, qui sont tour à tour ouvertes et fermées? Je n'ose pas citer le landaulet: vous me répondriez qu'il sent sa voiture de place. Mais il me semble bien que mon petit-fils a parlé devant moi d'une carrosserie démontable, tantôt limousine, et tantôt phaéton. On y adapte... attendez donc ... un ballon! C'est cela, un ballon. Eh bien, essayez du ballon, ma chère enfant. Tour à tour, vous contenterez vos désirs, et ceux de votre mari. La vie commune n'est possible qu'au prix de mutuelles et d'incessantes concessions. Je ne sais quel écrivain a dit que le mariage était une concession à perpétuité. En un certain sens, il a dit vrai. Croyez-moi, mon enfant, essayez du ballon.

LE TÉMOIN

Averti, par un bref coup de téléphone, que le milliardaire américain Meatland et sa femme venaient d'être victimes d'un accident d'automobile près de Courlieu, dans l'Avallonnais, le chef des informations du puissant quotidien L'Essor expédia aussitôt Jean Jarlon aux nouvelles. Il s'agissait d'arriver bon premier, et nul n'y réussirait mieux que cet avisé garçon.

En effet, trois heures plus tard, grâce à la 30-chevaux du journal, le reporter débarquait à Courlieu, sous un ciel embrasé. Là, il apprit que Meatland, sa femme et leur mécanicien, blessés tous trois, avaient été transportés à l'auberge. Il s'y rendit au pas de course, et, dans sa hâte, faillit emboutir un important jeune homme qui, justement, débouchait sur le seuil.

Il y eut des excuses, des coups de chapeau. Puis, avare de précieuses minutes: