Ne cherchez ni le lieu, ni la date, ni le nom de la course. Nous l'appellerons, si vous le voulez bien, le Grand-Prix des petites voitures. Vous vous en imaginez aisément le décor. Des tribunes animées d'oriflammes et de foule; la route vide entre ses fortes palissades, où déambulent gravement cinq ou six officiels; l'immense charpente quadrillée du tableau où s'inscrivent les résultats par tour; l'océan de moissons jaunes, d'où des grappes humaines émergent, jalonnant jusqu'à l'horizon le circuit à travers la campagne. Et là-dessus, un ciel de soie bleue, palpitant comme un immense vélum accroché au soleil et tendu sur la fête.
Les voiturettes passent et repassent. Elles sont si petites qu'elles paraissent lentes, bien qu'elles abattent leurs 20 lieues dans l'heure. Mais elles ne déplacent pas assez d'air. On dirait une fuite de souris talonnées par un chat invisible.
Les postes de ravitaillement sont creusés en silo devant les tribunes. Sous leur toit de papier goudronné, entre leurs cloisons grillagées, ils font songer à des poulaillers tombés dans une cave. Là, on attend. Mais que de drames secrets, sous cette inaction forcée!
Un homme surtout vit d'une vie amoindrie, ralentie, dans l'étau de l'angoisse. Il s'appelle Lejeune. C'est un tout petit constructeur. Dans les milieux automobiles, on dit grand bien de ses voitures, très sérieuses, très étudiées. Mais on l'estime un peu à la manière de ces romanciers dont on vante les livres avec d'autant plus de chaleur et de sincérité qu'ils ne se vendent pas. Car Lejeune est encore ignoré du grand public, de la foule.
Laborieuse et modeste, son existence lui ressemble. C'est un ancien ajusteur de la célèbre marque Sancerre. Il a fondé une toute petite maison d'automobiles, une maisonnette, pourrait-on dire. Cependant il est tenace. Il a conscience de sa valeur. Et, pendant huit mois, dans le silence de l'atelier, une fois ses ouvriers partis, à la lueur d'un quinquet, il a patiemment, amoureusement limé, ajouré, ciselé un moteur. C'est son chef-d'œuvre. Puis, il l'a mis au cœur d'une voiture. Il l'a confié à un conducteur qui n'a jamais couru et que seconde un mécano de quinze ans. Et il a jeté le tout dans la mêlée. Le sacrifice qu'un tel geste représente dans cette humble vie, on le devine...
Or, voilà que, au premier tour, la voiture Lejeune passe en tête... Mais oui, elle bat les marques les plus notoires, les plus puissantes, les plus redoutables. Une stupeur heureuse court les tribunes. Les initiés se réjouissent et proclament qu'ils l'avaient bien dit. D'autres s'informent. Lejeune? Qui ça, Lejeune? D'autres enfin ne veulent rien savoir. Ils continuent d'avoir foi dans les grands favoris. On renonce malaisément à ses dieux. Peut-être aux tours suivants—il y en a six—les champions reprendront-ils l'avantage? Peut-être, cette Lejeune a-t-elle jeté tout son feu?
Oh! Du fond de son silo, le petit constructeur sent, épouse tous ces remous de pensée où son sort se débat. Il voudrait se sauver, rentrer à Paris, ne plus savoir, dormir, être comme mort. Et, malgré tout, il reste rivé dans son fossé, debout, la tête tendue vers la perspective où débouchent les voitures.
Le deuxième, le troisième, le quatrième tour... La chance se maintient, s'affirme. La Lejeune reste en tête, d'une régularité de jouet mécanique. Le cinquième tour... La Lejeune augmente son avance. A peine un concurrent la menace-t-il encore.
Plus qu'un tour! Alors, Lejeune n'y tient plus. Il sort du ravitaillement. Il se mêle à la foule dense de l'enceinte. Et subitement, il s'aperçoit «qu'il y a quelque chose de changé». De toutes parts, des mains l'étreignent. On le félicite. Bravo, mon cher! Il se découvre des nuées d'amis inconnus. Ah! le gaillard! On l'entraîne à l'écart. Et ce sont des chuchotis, des offres qui tiennent du rêve, des projets d'association, de commandite. Ah! cet argent qui, tant de fois, a manqué à la maison,—ces veilles d'échéance où l'on ne dormait pas, ces jours où l'on cherchait la piécette blanche égarée au fond du gousset,—cet argent afflue, se rue, en mascaret. On dirait qu'on lui fourre des billets de mille dans ses poches, dans sa bouche, qu'on l'en bourre, qu'on l'en bâillonne. C'est, dans cette demi-heure du dernier tour, toute une fortune qui monte, s'échafaude, s'épanouit en apothéose.
Qui s'en douterait? Un drame se joue derrière le front du héros. Tandis que la gloire s'offre, lui souffle au visage son haleine grisante et lui jette au cou ses beaux bras dorés, Lejeune n'a qu'une pensée: «Si le moteur ne tenait pas jusqu'au bout?...» Il l'a tellement travaillé, ciselé. Maintenant, toutes les cloisons lui apparaissent en papier à cigarettes, toutes les tiges en fétus de paille. Toutes les pièces ont bien tenu jusqu'ici. Mais peut-être sont-elles aux limites de leur endurance? Oh! si la voiture n'achevait pas ce dernier tour? Si le rêve se dissipait? Quel réveil!