Qu'est-ce donc? Une clameur, d'abord indécise, s'accentue, court au long de la route à la vitesse d'une voiture... C'est elle!
Oh! alors, c'est de la folie, de la délicieuse folie. Il faudrait, pour rendre ces scènes vives et touchantes, les enregistrer avec des appareils rapides, délicats, inédits, capables de tout retenir, les gestes, les paroles, les physionomies, les couleurs, les nuances...
Regardez l'effusion qui jette Lejeune dans les bras de son mécanicien Berger, aussitôt la petite voiture rentrée au parc. Ah! la bonne, la franche accolade.
En voilà un, ce Berger, qui peut se vanter d'entrer dans la gloire à 80 à l'heure! C'est un petit serrurier de Montargis, qui représentait vaguement la marque Lejeune et bricolait des voiturettes. Parfaitement inconnu, il monte en course pour la première fois. Et maintenant, assis dans son baquet, la face noire de graisse et de goudron, rayonnant, superbe, il est entouré d'une foule avide, qui le palpe, l'étreint, le dévisage, l'interviewe, l'acclame, tandis que cent appareils, aux mains de photographes impérieux, le fusillent à bout portant, et que le cliquetis des télégraphistes expédie son nom sur tous les points de la terre.
Et le petit mécano de quinze ans, avec sa bonne frimousse juvénile, ingénue et pure, prend sa juste part de triomphe. Seulement, tandis qu'on le cliche, qu'on le flatte, qu'on l'étreint, savez-vous ce qu'il fait? Il mesure avec sa jauge combien il lui reste d'essence, pour voir, comme ça, par curiosité.
Maintenant, nous sommes au buffet officiel. Mais si le décor change, les gestes ne changent pas. Ce qu'on s'embrasse, mes amis, dans ces occasions-là! Mme Lejeune tombe dans les bras de son mari, sans paroles. Le président du Cercle automobile cueille la scène avec son instantané: «Et plus tard, s'écrie-t-il, si vous voulez divorcer, j'aurai un document qui vous en empêchera!» La charmante femme n'oublie pas le brave Berger. Clic! clac? Deux gros baisers au goudron et à la graisse, sur les bonnes joues du conducteur. «Et le petit!» s'écrie-t-elle en se précipitant vers le mécano... Et l'enfant rougit sous le hâle et le cambouis.
Attention, voilà le cinématographe qui s'avance. Rien ne va manquer à la gloire des héros. On les groupe devant l'objet d'art qui constitue la Coupe des petites voitures. L'homme tourne son moulin à café. Mais, comme les coureurs n'osent pas risquer un geste, on leur suggère, pour les faire remuer, d'enlever les serre-tête de scaphandre dont ils sont coiffés. Ils obéissent. La foule applaudit. Que les temps sont changés! Jadis, l'opérateur criait: «Ne bougez plus!» Maintenant, c'est: «Mais bougez donc!»
Enfin, on apporte le champagne. Le vin espiègle et vivant étincelle dans les coupes qui tremblent dans les grosses mains noires. Les toasts, les souhaits, les remerciements hésitent sur les lèvres agitées. Et ce qu'il y a de charmant, c'est qu'alentour, tous les visages—vous entendez, tous les visages sans exception—sont heureux et souriants, en reflet. Ah! Voilà bien ce qui donne à la vie son éclat et son prix: ce sont ces minutes d'élan, d'enthousiasme, de sincérité absolue, vers l'allégresse.
Que vous dirai-je encore? Le brave Berger avait une poussière dans l'œil gauche. Si bien que cet œil-là pleurait un peu plus que l'autre. Mais je vous jure qu'on n'avait pas besoin d'avoir reçu de poussière du tout pour se sentir un petit picotis aux paupières.