A son retour en Guyenne, envahi par un immense besoin de solitude, il s’occupe de s’aménager, chez lui, une sorte de réduit où échappant aux autres, libre de lui-même, il pût méditer à l’aise; il organise en conséquence la principale tour de son manoir, qui depuis est dite «Tour de Montaigne». L’inscription latine, dont la traduction suit, qu’avec nombre d’autres il fait tracer dans sa librairie ou bibliothèque qui devait constituer son cabinet de travail et dont il donne si complaisamment la description au ch. 3 du liv. III des Essais, peint bien quel pouvait être son état d’âme, à ce moment de son existence: «L’an du Christ 1571, y est-il dit, à l’âge de trente-huit ans, la veille des calendes[5] de mars, Michel de Montaigne, depuis longtemps déjà ennuyé de l’esclavage de la cour et des charges publiques, se sentant encore dispos, est venu dans cette retraite se reposer sur le sein des doctes vierges, espérant y passer enfin dans le calme et la sécurité les jours qui lui restent à vivre. Puissent les destins lui permettre de parfaire cette habitation, où déjà ses pères venaient agréablement se reposer et qu’il consacre à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs.»
[5] On donnait ce nom, dans la chronologie romaine, aux premiers jours de chaque mois. Les Romains comptaient par calendes, lesquelles n’existaient pas chez les Grecs, d’où le proverbe «renvoyer une chose aux calendes grecques», pour dire qu’on ne la fera jamais; à remarquer ici que la veille des calendes de mars, ou dernier jour de février, était la date anniversaire de la naissance de Montaigne.
En même temps, il commençait à écrire les Essais, cette œuvre capitale de sa vie. Il ne semble pas toutefois que ce fût avec l’idée d’en composer un ouvrage; ce n’était tout d’abord que de simples notes, sur lesquelles il transcrivait ce qui l’avait frappé dans sa lecture du jour, accompagné de quelques brèves réflexions d’un caractère général, ainsi qu’il ressort de la division du livre Ier en chapitres courts, dont plusieurs parfois sur le même sujet. Quant à ce qui est devenu plus tard et de plus en plus le dessein avoué et affiché de son livre: l’étude minutieuse de soi-même, avec parti pris de se peindre tout entier et à nu, cela paraît si peu avoir été sa première intention que, dans ces mêmes chapitres, il prend des détours pour parler de lui et ne se met en scène que sous le voile de l’anonyme, comme par exemple dans celui intitulé: «Du parler prompt, ou tardif». Ce n’est qu’à la longue qu’il s’est décidé à livrer au public ces extraits de ses lectures, les souvenirs de ses observations et de ses causeries, tout ce qu’enfin il a cueilli en faisant l’école buissonnière.
En cette même année 1571, lui naissait une seconde fille, Léonor, la seule, sur les six qu’il a eues, qui ne soit pas morte en bas âge; et, comme si le sort se prenait à railler ses projets de retraite, il était fait chevalier de l’ordre de S.-Michel, «pour ses vertus et ses mérites», dit la lettre-patente lui conférant cette distinction.
Les événements furent du reste plus forts que sa résolution; et ici s’intercalent, pour se continuer par intervalles jusqu’à la fin de sa vie, les incidents, à la vérité accidentels et passagers et sur lesquels on n’a que de très vagues données, qui font que, dans les Essais, Montaigne laisse entendre qu’il a exercé la profession militaire, ce qui du reste était alors, par circonstance, le cas d’à peu près tout gentilhomme, et ceux qui lui font attribuer à diverses époques des missions sur l’objet précis desquelles on n’est pas davantage fixé, mais qui, étant donné son caractère, son entregent, la situation à laquelle il parvint, paraissent avoir dû consister surtout en négociations auprès de certains princes et chefs principaux des divers partis. Il demeure toutefois trace de l’une d’elles, à lui confiée en 1574, par le duc de Montpensier, commandant l’armée royale en Poitou, auprès du Parlement et du Corps de ville de Bordeaux, pour qu’ils aient à prendre des dispositions de défense.
En 1577, le roi de Navarre le nomme gentilhomme de sa chambre, titre absolument honorifique pour certains, comme ce fut le cas pour lui, ne comportant aucun service auprès du prince. Ce même titre lui avait été ou lui fut dévolu aussi, la date en étant incertaine, par Charles IX ou son successeur, ainsi qu’en font foi les titres des deux premières éditions des Essais et son diplôme de citoyen romain.
En 1580, parut la première édition de son ouvrage, qui n’en comprenait que les deux premiers livres.
Montaigne qui, depuis des années déjà, avait commencé à ressentir des atteintes de gravelle et vainement avait eu recours pour les combattre aux eaux thermales de son voisinage, Aigues-Chaudes, Bagnères, se résolut à cette époque à voyager au loin, autant par goût que pour essayer si d’autres eaux ne lui seraient pas plus favorables; et aussi, pense-t-on, pour échapper aux difficultés sans cesse croissantes de la situation intérieure et à celles non moins pénibles pour lui résultant du train de vie que, chacun de son côté, menaient le roi et la reine de Navarre et de leurs rapports, qu’il déplorait d’autant plus qu’il était particulièrement attaché à tous deux.
Il se rendit d’abord à Paris où il fit hommage de son livre au Roi; puis à La Fère pour rendre les derniers devoirs au comte de Grammont, le mari de la belle Corisande d’Andouins, qui venait d’être tué au siège de cette place et dont il accompagna le corps à Soissons; et, de là, aux bains de Plombières et de Bade.
De ce voyage qui devait le tenir dix-huit mois hors de chez lui, du 22 juin 1580 au 30 septembre 1581, effectué en courant çà et là à travers la Suisse, l’Allemagne du Sud et l’Italie, Montaigne a tenu un journal qui n’a rien de remarquable au point de vue littéraire, mais est intéressant par la connaissance qu’il nous donne de son auteur; un de ses frères et un jeune seigneur d’Estissac, probablement le fils de la dame de ce nom à laquelle est dédié le ch. 7 du liv. II des Essais, l’accompagnaient.