Cependant la contagion s’était étendue, avait atteint le Périgord, et pendant six mois, fuyant devant elle, suspect à tous à la moindre indisposition des siens, Montaigne dut errer avec sa famille, d’abri en abri, cherchant un asile qu’ils ne trouvaient nulle part. Puis, quand la peste prit fin, ce furent les calamités de la guerre civile qui vinrent à fondre sur lui. Les excès et les désordres se poursuivant sans cesse, notamment les méfaits des maraudeurs pires que des ennemis déclarés, finirent par l’atteindre; et, en 1586, son manoir jusqu’alors indemne fut envahi, pillé, et ses terres et ses tenanciers ruinés pour longtemps.

De cette époque date la cordialité de ses relations avec Charron, chanoine et théologal de l’église primatiale[6] de Bordeaux, dont il semble avoir fait la connaissance il y avait quelques années déjà, alors qu’il était maire, qui devint son ami et son disciple et auquel il inspira son «Livre de la Sagesse», ouvrage de morale estimé, écho hardi des Essais, bien inférieur toutefois à son modèle.

[6] Théologal, chanoine plus spécialement chargé dans un chapitre de l’étude des questions de théologie.—Primatiale, église cathédrale relevant directement de l’archevêque qui est primat d’Aquitaine.

En 1587, trois jours après la bataille de Coutras livrée dans ses environs, Henri de Navarre regagnant le midi où l’appelaient ses amours, au lieu de poursuivre son adversaire et de tirer ainsi parti de sa victoire, vint à nouveau passer la nuit à Montaigne, bien que le seigneur du lieu tînt pour l’armée battue.

Entre temps, celui-ci s’occupait des Essais, faisait de nombreuses additions aux deux premiers livres et composait le troisième où il se laisse aller à parler de lui bien davantage et avec plus d’expansion. Son manuscrit à point, il se rend à Paris pour le faire imprimer (1588). Ce devait être pour la dernière fois; et c’est chemin faisant, que, dans la forêt de Villebois près d’Orléans, il tombe dans le guet-apens qu’il raconte, ch. 12, liv. III, et qui se termina pour lui mieux qu’il ne semblait au début.

Le bruit de son arrivée, l’annonce d’une nouvelle édition de son livre, lui valurent la visite de Mlle de Gournay, alors âgée de 23 ans, qui s’était éprise de son talent et dont l’admiration enthousiaste fit sa conquête. Invité à Gournay, près de Compiègne, par Mme de Gournay mère, Montaigne y séjourna près de trois mois, en deux ou trois fois.

Mais les moments heureux qu’il y passa furent troublés par de graves événements politiques: la journée des Barricades (12 mai 1588), le départ de Henri III pour Chartres et Rouen, enfin la réunion à Blois des Etats généraux. Montaigne, en ces circonstances, se fit un devoir de témoigner d’autant plus de fidélité au roi, qu’il était en situation difficile; ses allées et venues de Paris à la cour le rendirent suspect à la Ligue, et, un jour qu’il rentrait de Rouen (10 juillet 1588), sur l’ordre du duc d’Elbeuf, il fut arrêté et conduit à la Bastille, en manière de représailles pour l’arrestation, en Normandie, d’un gentilhomme parent des Guises; sa détention ne fut que de quelques heures, l’intervention de Catherine de Médicis le fit relâcher le jour même.

A Blois, il eut une crise de gravelle qui faillit l’emporter et hâta son retour en Guyenne, d’où il était absent depuis plus de sept mois; il y arrivait, quand vint l’y surprendre la nouvelle du meurtre du duc et du cardinal de Guise (décembre 1588). Rentré chez lui, en dépit de l’affaiblissement constant de ses forces, il se remet à parfaire son œuvre, ajoutant encore au texte des Essais en vue d’une réimpression nouvelle.

A cette époque se place le mariage de sa fille Léonor avec François de la Tour (27 mai 1590). Deux mois après ils le quittaient pour aller vivre chez eux en Saintonge, et, en 1591, le rendaient grand-père d’une petite-fille.

Entre temps, en 1589, survenait l’assassinat d’Henri III qui faisait Henri de Navarre roi de France. Montaigne se rallia franchement au nouveau roi, auquel l’unissait son affection de si ancienne date; mais en raison de son état de santé, de son caractère même, le concours qu’il lui prêta fut plus moral qu’effectif; et quelque insistance que mît Henri IV à l’attirer à lui, il déclina ses offres, ajournant à venir le joindre au jour prochain où il pourrait le saluer dans sa capitale. Mais il comptait sans la mort qui était plus proche et la victoire plus éloignée qu’il ne pensait[7]. Le 13 septembre 1592, Montaigne mourait; il était âgé de cinquante-neuf ans.