[7] L’entrée d’Henri IV à Paris n’eut lieu qu’en 1594.

Depuis quelque temps déjà, ses souffrances s’étaient notablement accrues, et en particulier les maux de gorge dont, concurremment avec la gravelle, il souffrait depuis des années. Il ne pouvait plus douter de sa fin prochaine. II ne s’en effraya pas. Ce sceptique mourut comme un croyant, avec courage et fermeté, sans que, grâce, il est vrai, aux réserves qu’il avait émises sur sa foi religieuse, rien, dans sa fin, démentît en quoi que ce soit sa vie et ses écrits. Le jour même de sa mort, il avait fait mander quelques gentilshommes, ses plus proches voisins, pour leur faire ses adieux. Il expira en pleine connaissance de lui-même, au moment de l’élévation, pendant l’office divin, qu’il avait fait commencer dès qu’ils se trouvèrent réunis. Quelques jours avant, il avait distribué à ses gens, de sa propre main, les legs qu’il leur destinait. Par testament, il laissait Montaigne et ses dépendances au premier enfant mâle à naître de sa fille Eléonore, et attribuait à Charron ses armoiries.

Il fut inhumé dans l’église du couvent des Feuillants à Bordeaux.

Quand son mari vint à lui manquer, après une union qui avait duré plus de vingt-sept ans, Mme de Montaigne se donna la double tâche de lui ériger un tombeau et de faire rééditer les Essais conformément aux dernières volontés de leur auteur.

Ce ne fut qu’en 1614 que le monument funéraire qu’elle voulait lui consacrer fut achevé: il y est représenté en grandeur naturelle, étendu sur un sarcophage, revêtu d’une armure, ayant son casque et ses gantelets à côté de lui, et un lion couché à ses pieds, si bien que malgré ses armes, «on hésiterait à reconnaître le paisible Montaigne sous cet appareil guerrier», si deux épitaphes, l’une en latin, l’autre en grec, gravées l’une d’un côté, l’autre de l’autre, résumant sa vie et sa doctrine, ne renseignaient absolument à ce sujet (P. Bonnefon).—Toutes deux ont été composées par Jean de St-Martin avocat au parlement de Bordeaux. La première, pompeuse et banale, est sans valeur. La seconde résume assez bien sa vie et ses idées; elle est ainsi conçue:

«A Michel Montaigne, Périgourdin, fils de Pierre, petit-fils de Grimon, arrière-petit-fils de Ramon, Chevalier de S.-Michel, citoyen romain, natif de Bordeaux, ancien maire de la cité des Bituriges, homme né pour la gloire de la nature; dont la douceur de mœurs, la finesse d’esprit, la facilité d’élocution et la justesse de jugement ont été estimées au-dessus de la condition humaine; qui a eu pour amis les rois les plus illustres, les plus grands seigneurs de France et même les chefs du parti égaré, quoique lui-même fût d’une moindre condition et fidèle observateur des lois et de la religion de ses pères. N’ayant jamais blessé personne, aussi incapable de flatter que d’injurier, il reste cher à tous indistinctement. Ayant toujours fait profession, dans ses discours et dans ses écrits, d’une sagesse à toute épreuve contre toutes les attaques de la douleur, après avoir lutté longtemps avec courage contre les assauts répétés d’une maladie implacable, égalant ses écrits par ses belles actions, il a fait, avec la volonté de Dieu, une belle fin à une belle vie.

«Il vécut cinquante-neuf ans, sept mois et onze jours, et mourut le 13 septembre de l’an du salut 1592.

«Françoise de Lachassaigne, pleurant la perte de cet époux fidèle et constamment chéri, lui a érigé ce monument, gage de ses regrets.»

En 1800, la dépouille de Montaigne fut transférée en grande pompe au musée de la ville; mais il se trouva que par le fait d’une erreur ce n’était pas son corps, mais celui d’une de ses nièces inhumée au-dessus de lui, qu’on avait déplacé. Il continuait donc à demeurer à la place qu’il occupait depuis deux cents ans, quand, en 1871, l’incendie de l’église où il reposait, qui respecta son mausolée, amena son transfert à titre provisoire dans la chapelle du lycée et plus tard, en 1886, dans le vestibule des Facultés de Bordeaux construites sur l’emplacement du couvent des Feuillants; c’est là qu’on le voit actuellement, tandis qu’on n’a pu retrouver le petit vaisseau contenant le cœur de l’illustre philosophe, déposé à son décès dans l’église de S.-Michel de Montaigne. Rien n’indiquant qu’il en ait été enlevé, il doit s’y trouver encore, seulement on ignore où il avait été placé.

En 1616, dans ce même tombeau qui réunit ainsi le père et la fille, avait été inhumée Léonor. Quant à Françoise de la Chassaigne, qui mourut en 1627, à l’âge de 83 ans, ayant survécu trente-cinq ans à son mari, elle alla reposer dans l’église de S.-Michel.