Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments du repas modeste demandé par frère Thibaut, celui-ci reprit:
—Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous connaissez l'allée qui aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle à la porte de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en relève.
Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques et bachiques, poussa un soupir qui eût attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut pas s'en apercevoir.
—Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, vous vous y opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme. Allez, mon cher frère, hâtez-vous...
Force fut à Lubin d'obéir.
Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde.
La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages firent leur entrée dans l'auberge.
—Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je suis comme frère Lubin, moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force à garder la porte pour des faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce Rémy Belleau, ce Jean Dorât... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard!
En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait successivement les six poètes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet.
Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition étaient passées inaperçues. Et pour se rendre un compte exact de cette scène, notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinière pleine de soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; Ça et là, quelques ribaudes; au milieu de la salle, un bohémien qui fait des tours de passe-passe; les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.