La lettre de Jeanne de Piennes était datée du 20 août 1558, c'est-à-dire de l'année même où François de Montmorency avait épousé Diane de France, fille naturelle d'Henri II.
Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait été écrite. La voici:
J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il soit donné à une amante d'éprouver. Je l'ai subie, cette douleur, mon âme est encore comme engourdie, mon coeur se déchire, et, pourtant, je ne meurs pas!
Peut-être mon heure n'est-elle pas venue encore.
Et puis, ce qui me rattache à cette misérable vie, c'est de me pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je meurs, qui prendra soin d'elle? Il faut que je vive...
Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir, ô mon François! En ce moment, elle dort, paisible, confiante... elle sait que sa mère veille sur elle. Ses cheveux dénoués, épars sur l'oreiller, lui font une auréole blonde; ses lèvres sourient. C'est ta fille, ô mon cher époux!
Aujourd'hui, François, ton mariage a été célébré. Toute la pauvre rue que j'habite parle de la pompe de cette cérémonie et dit que Mme Diane est la digne épouse d'un fier seigneur tel que toi... hélas! n'étais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur?
Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernière lueur d'espérance qui vacillait dans mon âme vient de s'éteindre.
Le jour où ton père me chassa, broya mon coeur comme s'il l'eût saisi dans son gantelet des jours de bataille, le jour où, presque folle, je sortis en trébuchant de cet hôtel où, pour te sauver, je venais de signer ma pauvre déchéance, le jour où, éperdue, agonisante, je m'enfonçai dans le noir Paris, ma fille dans mes bras, ce jour-là, François, je crus avoir franchi les limites de la douleur humaine...
Hélas! Je n'avais pas encore vécu la présente journée!... Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en moi.
C'est fini, François! pourtant, un indissoluble lien te rattache à moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra. C'est pour elle que j'ai déchiré mes lèvres qui voulaient parler, c'est pour elle que j'ai gravi les calvaires de désespoir, c'est pour elle que j'ai subi le martyre... Ta fille vivra, François!
Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui, pour ma fille, je dois parler...
T'ai-je dit qu'elle s'appelle Loïse?... La chère enfant porte admirablement ce joli nom.
Que j'aie été frappée, moi, je l'admets. Que ma vie soit brisée, que je sois déchue de mon titre d'épouse sans avoir mérité ce suprême affront, soit! Mais je veux que Loïse soit heureuse: tout ce qui me reste de vie, force, volonté, énergie, pensée, tout est là! Je ne veux pas que Loïse soit injustement frappée comme je l'ai été.
Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur à ta fille. Il faut qu'elle puisse entrer la tête haute dans ta maison, il faut que Loïse puisse prendre à ton foyer la place qui lui est due! Et pour cela, mon cher époux, il faut que tu saches la terrible, la solennelle vérité...
Je t'appelle encore mon époux. Car tu demeureras tel jusqu'à la fin de mes jours.
Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui nous a séparés. Tu vas tout savoir: et que ton père fut cruel, et que ton frère fut criminel, et que ton amante, ton épouse peut porter fièrement ton nom, et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la maison des Montmorency.
Cette lettre, François, je l'écris parce qu'il faut que la vérité éclate. Mais pour l'envoyer, pour te la faire parvenir, j'attends trois choses:
La première, c'est que ton père soit mort. Car c'est sur toi que le connétable ferait tomber le poids de sa haine s'il apprenait que le fatal secret t'est connu.
La deuxième, c'est que ma fille... ta Loïse... soit en âge de défendre ma mémoire et de parler hardiment comme il convient à une Montmorency, fille d'une de Piennes, héritière irréprochable des Montmorency.
La troisième, c'est que je me sente sur ma mort, ou qu'un grave péril menace notre enfant.
Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies, ô mon François, je veux demeurer dans mon ombre, heureuse encore de pouvoir me dire qu'en me taisant j'assure la paix et le bonheur de l'homme que j'ai tant aimé...
Car ma vie à moi ne compte plus. Mais ce qui compte, François, c'est la vie et le bonheur de notre enfant.
Lorsque tu recevras cette lettre, Loïse sera assez grande pour te parler. Ton père sera mort, et je n'aurai plus rien à redouter de ce côté pour toi...
Mais à ce moment-là aussi... ou je serai mourante, ou un danger sera sûr la tête de Loïse.
Dans les deux cas, François, la volonté suprême de ton amante, de ton épouse, est que tu reportes sur Loïse cette affection dont j'étais si fière, que tu coures à son secours, que tu la prennes avec toi, que tu lui rendes le nom auquel elle n'a cessé d'avoir droit, puisqu'elle est née quand j'étais ta femme, que tu lui fasses enfin l'existence qui doit être la sienne: celle d'une héritière directe des Montmorency.
Et maintenant, François, mon amant, mon cher époux, voici l'affreux secret. Tout notre malheur tient dans ces mots:
Ton frère Henri m'aimait.
Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'espérais que la droiture finirait par l'emporter chez cet homme si jeune encore. J'espérais que mon amour pour toi me couvrirait contre l'injure de son amour à lui. Je me tus pour ne pas déchaîner la guerre dans une illustre famille.
La nuit de ton départ pour la guerre, une confidence était sur mes lèvres... Tu sais quels événements précipités se produisirent, et que notre mariage eut lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement: tu étais parti!
La confidence qui était sur mes lèvres, la voici, mon François: j'étais enceinte, j'allais te donner un enfant!
Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais... c'est notre Loïse.
Dans ces mois terribles où je te crus mort; où je faillis mourir moi-même, ton frère disparut, et j'espérai qu'il s'était éloigné pour toujours.
Un jour, ma fille me fut enlevée. Et comme éperdue je la cherchais, ton frère m'apparut, m'annonça ton retour, et en même temps me dit qu'il connaissait l'homme qui avait enlevé Loïse. Et comme je demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir vivant, comme je demandais quelle folie pouvait pousser ton frère, alors, François, s'ouvrit devant mes yeux l'abîme où j'allais m'engloutir.
Notre Loïse était entre les mains d'un homme payé par ton frère... un misérable qui s'appelait le chevalier de Pardaillan. Ce monstre devait, sur un seul signe de ton frère, égorger la pauvre petite créature... ta fille, François... ce cher petit ange... Et ce signe, ton frère devait le faire au chevalier de Pardaillan si j'avais le malheur de prononcer une seule parole devant toi, tandis que je serais accusée... accusée de forfaiture par ton propre frère!
Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque ton frère m'accusa!... Je me tus, François! Et pourtant, mon âme hurlait de désespoir, ma chair criait sa souffrance! Je me tus, et la nature prit pitié de moi sans doute... car je m'évanouis et, lorsque je revins à moi, tu avais disparu...
J'étais condamnée! mais Loïse, ta fille, était sauvée!
Ah! François! maudit soit à jamais l'être abominable qui porte ton nom... ton frère...
Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui avait accepté l'effroyable besogne!...
Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma fille me fut rendue par un inconnu; je courus à Montmorency pour te dire tout: tu étais en route pour Paris! Je courus à Paris... je vis le connétable...
Et le connétable qui sut toute la vérité par moi me donna à choisir: Ou je renoncerais à mon titre d'épouse, ou tu serais enfermé au Temple pour la vie!
Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brisée... mais ma fille me restait! j'ai vécu pour elle! je vivrai pour elle...
Maintenant, mon cher époux, tu sais l'effrayante vérité.
Je te jure que, si j'avais été seule frappée, je serais morte, emportant le terrible secret dans la tombe.
Ce secret, je l'écris. Je te le ferai parvenir à l'heure de ma mort; en mourant, je veux être sûre que ta Loïse va reprendre le rang auquel elle a droit, et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant elle.
Accours donc, ô mon époux!
Quelle que soit l'année, quel que soit le jour, quelle que soit l'heure où j'aurai décidé de te faire parvenir cette lettre, où tu l'auras reçue, accours, suis le messager que je t'enverrai..., accours auprès de ta femme innocente qui n'a jamais cessé d'être digne de toi et de t'adorer, près de ta fille, ta Loïse, que je veux remettre dans les bras de son père!...
Jeanne de PIENNES,
Duchesse de Montmorency.
Telle était la lettre que venait de lire le chevalier de Pardaillan! Par une sorte de culte touchant, de révolte peut-être, par une conscience de son droit moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse Jeanne l'avait signée de son titre: duchesse de Montmorency.
Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura immobile, comme s'il eût appris quelque catastrophe.
Et en effet, c'était une catastrophe qui s'abattait sur lui.
Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le long de ses joues sans qu'il songeât à les essuyer.
Duchesse de Montmorency!... Loïse est la fille des Montmorency!...
Cette sourde exclamation révélait une partie de son amertume.
En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni maille, eût pu épouser Loïse, fille d'une modeste ouvrière.