—Vous empochez les deniers. C'est fort bien vu. Allez donc la chercher, car voici votre clientèle qui s'impatiente.
Saïzuma, drapée dans ses vêtements bariolés, son masque rouge sur la figure, sa splendide chevelure éparse sur ses épaules, entra de son pas majestueux et spectral.
—Allons, bohémienne! dit tout à coup le cabaretier avec un rire contraint, raconte-nous un peu ton histoire.
—Vous tous qui m'écoutez, dit-elle alors, seigneurs et hautes dames assemblés dans cette cathédrale, pourquoi me regardez-vous ainsi? J'ai dit la vérité. L'imposture est sur les lèvres de l'évêque et non sur les miennes... Malheureuse! Pourquoi l'ai-je aimé?... Écoutez, puisque vous voulez savoir l'histoire du malheur.
Elle pencha la tête. Les ribaudes tremblaient et les truands frémissaient.
—C'est le soir, dit lentement la bohémienne... Tout est paisible dans le somptueux hôtel et par la grande fenêtre large ouverte apparaît la cathédrale que contemple la jeune fille... La voici qui sourit doucement... Comme elle est heureuse!... Près d'elle, celui qu'elle aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle écoute, dans le ravissement de son âme, ce que lui dit le noble seigneur... Et, cependant, au fond du somptueux hôtel, le vieux père aveugle se repose... confiant dans sa fille, il dort... Du moins, elle le croit. Et son amant le croit aussi. Et ils sont l'un près de l'autre, et leurs lèvres se rapprochent, et elles vont s'unir dans un baiser, lorsque la porte s'ouvre...
—Malheur!... gronda une ribaude toute pâle.
—C'est le père... aveugle qui s'avance, les mains étendues, et appelle sa fille... L'amant s'est redressé... la fille tremble de terreur...—«Ma fille, mon enfant... avec qui parlais-tu?...—«Avec personne, père!...» Et l'amant?... Ah! comme il est adroit, silencieux et furtif!... Il s'est reculé jusqu'au fond de la chambre, et il ne semble même plus respirer... La jeune fille n'a même pas la force de se lever pour aller au-devant de l'aveugle... C'est lui qui vient à elle à pas tremblants, et enfin il saisit ses mains...—«Comme tes mains sont glacées, mon enfant!»—«Père, c'est le soir... c'est le vent...» Et les yeux de la jeune fille mourante d'effroi se portent sur l'amant immobile. Elle cherche un autre mensonge.
—Pauvre demoiselle! dit la ribaude qui s'appelait Loïson.
Saïzuma n'entendit pas: Et elle continua.