Les deux agents de Guise se regardèrent. Il y eut une minute de silence. Puis Maineville posa sa main sur l'épaule de Maurevert et dit:
—Je te comprends, camarade. Tu veux dire que, si nous voulions, au lieu de prévenir notre duc, nous pourrions conquérir deux ou trois de ces sacs. Mais que ferais-tu de cet or?
—Ce que je ferais, je partirais, Maineville! Je commence à me fatiguer de la guerre et des aventures. Et puis, j'ai éprouvé l'ingratitude des grands. Si j'avais deux cent bonnes mille livres à moi, Maineville, je m'en irais! Où! Je ne sais... mais l'air de Paris ne me vaut rien pour le moment. Je n'ose plus m'y promener par les rues, de crainte d'y rencontrer...
—Quoi donc? fit Maineville.
—Rien: un spectre. Tu ne crois pas aux revenants? Mon spectre à moi a l'âme chevillée au corps.
—On dirait que tu as peur! ricana Maineville.
—Peur! fit sourdement Maurevert. Tu me connais. Tu m'as vu dans vingt rencontres. Je n'ai jamais tremblé... Eh bien, Maineville, toutes les fois que je songe à cet homme, je sens un froid de glace me pénétrer jusqu'aux moelles. Il faut que je me sauve, au bout du monde, s'il le faut... que je connaisse enfin la joie que je ne connais plus depuis seize ans; dormir tranquille..., oublier cet homme!... Et, pour cela, il me faut de l'argent!... Maineville, qu'est-ce que deux cent mille livres?... Laisse-moi les prendre...
—Ecoute, dit alors Maineville... De grandes choses se préparent. Le duc sera roi de France. La grande conspiration va aboutir. Que manque-t-il? Presque rien: un peu d'or pour lever des hommes, réduire le Béarnais et forcer le Valois dans son dernier retranchement... Cet or, Maurevert, c'est la Ligue sauvée, c'est la couronne pour Guise, et, pour moi, l'épée de connétable. Si nous en distrayons une partie, nous ne sommes plus que de misérables tire-laine. Guise nous chasse... Suis bien mon plan: nous nous adjoignons quelques hardis compagnons; ce soir, nous revenons en force au moulin; nous nous emparons des fameux sacs; nous les transportons à l'hôtel de Guise. Et, alors, je dis au duc: «Monseigneur, l'argent est là. Pour moi, je ne demande rien. Mais, il faut deux cent mille livres pour Maurevert. Sinon, il est capable de crier tout haut comment vous avez trouvé les millions qui vont vous permettre de lever une armée... Crois-tu que Guise te refusera cette somme?...
—Eh bien, oui! Tu as raison!...
—Ainsi, nous faisons comme j'ai dit?