Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage à sa bravoure, virent avec une émotion poignante le spadassin jeter lui-même son épée derrière lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de Pardaillan, en hurlant désespérément:

—Tue-moi!... Mais tue-moi donc!

Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer, c'en était fait de Bussi-Leclerc.

Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper, Bussi-Leclerc, comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure à coups d'ongles en criant:

—Oh! démon! il ne me tuera pas!...

Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où il y avait plus de tristesse que de colère:

—Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours agi sans haine avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu geôlier et j'ai été votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous avez voulu me faire arrêter, sachant que ma tête était mise à prix. Aujourd'hui, vous avez descendu un échelon de plus dans l'ignominie et vous avez voulu m'assassiner, lâchement, par-derrière! Oui, certes, j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais, pour tant de férocité, unie à tant de félonie contre moi, qui ne vous avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai droit à plus et à mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!... Mais, sachez-le bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci, je ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous eusse-je fait la grâce de vous toucher... Mais vous vous êtes désarmé vous-même, Leclerc, vous vous êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous avez voulu être.

Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui s'était jeté courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer plus longtemps le supplice de ces injures débitées posément, d'une voix presque apitoyée. Il prit sa tête à deux mains, et, se martelant le front à coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien qui hurle à la mort.

Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires, pâles et raides d'émotion, continua:

—Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse posture, vous avez eu, ce matin, la généreuse pensée de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu, ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en fronçant le sourcil, mais n'oubliez pas que je me crois dégagé envers vous maintenant... Evitez, messieurs, de vous heurter à moi...