—Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda curieusement le chevalier.

—Je ne sais pas, seigneur.

Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, mais qu'il n'en dirait pas plus long. Il était inutile d'insister. Il eut un léger sourire et poursuivit:

—Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je devais mourir de faim et de soif.

Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur son visage.

—Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant. C'est horrible!

—En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est une idée d'une princesse de ma connaissance... que tu ne connais pas, toi, heureusement pour toi...

En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan souriait doucement. Pourtant, le nain rougit. Il lui semblait que l'étranger voulait lui faire sentir de quelle abominable action il s'était fait le complice. Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenant que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées jusque-là se levaient dans son esprit éperdu, Et il considérait avec un respect mêlé d'une terreur superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en souriant d'un air railleur, disait très simplement des choses très simples qui, néanmoins, lui mettaient dans la tête des idées confuses, qu'il ne comprenait pas très bien et qui heurtaient ses idées accoutumées. Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée de l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre joyeux, le soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi? Qu'y avait-il donc en lui?

Entre deux âmes également belles et pures, il y a des affinités secrètes qui font que, sans se connaître, elles se devinent et s'apprécient à leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été placé dans la situation critique où il se trouvait. Pourquoi n'éprouvait-il aucune colère contre lui? Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi conçut-il instantanément le projet d'arracher cette petite créature inconnue à l'affreux désespoir où il la voyait sombrer? Pourquoi?

Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnes raisons de le haïr de haine mortelle. Pourquoi eut-il l'intuition que cette raillerie aiguë, cette ingénuité narquoise n'étaient qu'un masque? Comment devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté, la pitié, la générosité, le désintéressement? Pourquoi, alors qu'il croyait n'avoir que de la haine au coeur, se sentait-il attiré vers cet homme détesté? Pourquoi enfin—et ceci paraîtra peut-être une contradiction?—pourquoi ce sourire railleur avait-il le don de l'exaspérer, malgré qu'il vit qu'il n'y avait que bonté dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne nous chargeons pas d'expliquer.