—Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même sort, nous ferons en sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.

A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra discrètement dans le patio.

L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du visage. La femme était non moins soigneusement enveloppée dans une mante dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa figure.

Silencieusement, ils passèrent comme des ombres et vinrent s'asseoir sous les arcades où une demi-obscurité les mettait à l'abri de tout regard indiscret: évidemment, c'étaient deux amoureux désireux de solitude.

Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis qu'un autre personnage, entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fît attention à lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.

Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait pas échappé à l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.

—Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée tapie au fond de son trou, prête à fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il ainsi?... J'y suis!... C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a... Je ne les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... Allez, mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.

—Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traité de Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors âgé de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, âgée elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe épousa lui-même la femme qu'il destinait à son fils... Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que l'infant Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces, comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les vieillards... Le prince était beau, élégant, spirituel et il était follement épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être autrement? Et ne devait-il pas être son époux?... La fatalité voulut que le roi, veuf depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...

—Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.

—Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès l'instant où il sentit la passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui régissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama pour lui celle qu'il avait destinée à son fils... La princesse aimait don Carlos... Mais c'était une enfant... et Catherine de Médicis était sa mère... Elle refoula ses sentiments et céda sans trop de difficultés. Mais le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de son amour en termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'étaient deux rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement, comme un argument décisif, il confia à son père que son amour était partagé. Inspiration qui devait lui être fatale... Dans son orgueil prodigieux, le roi n'avait même pas été effleuré par cette pensée que son fils pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, en le frappant brutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable... Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont le secret est jalousement gardé par les grands arbres des jardins d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets... Et la princesse Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le père et le fils restèrent à jamais deux ennemis.